lundi 16 octobre 2017

Alisol contre les motards

Il était sept heures du matin, quand j’ai découvert le corps inanimé d’Alisol. Bien sûr je ne l’ai pas identifiée de suite. J’avais devant moi un corps sanglant, complètement écorché, Un amas de plaie. Les vêtements étaient en lambeau. C’était mardi dernier, au bas du parc Amadorio. La semaine précédente, lors de ma marche matinale, j’avais manqué heurter une femme qui courrait. Nous nous sommes rencontrés au coin du mur, moi venant de la route, elle du parc, et nous sommes évités de justesse. Tous les deux surpris. Suite à cela, quand j’approchais de l’endroit, je ralentissais et faisait attention que personne ne vienne. C’est donc au coin de ce même mur, que j’ai vu le corps recroquevillé sur la terre battue.  J’étais en état de choc, ne sachant trop que faire. Qui était-elle ? Une SDF ? Une victime de violences conjugales ? Une ivrogne complètement ravagée ? Mais en m’approchant, j’aperçus  son visage presque intact et je la reconnus sans hésitations : Alisol. Une amie de la famille, Alisol Perez Rolav. Nous l’avions encore rencontrée quelques jours plutôt dans un magasin de décoration. Elle était, comme souvent, joyeuse et souriante. Nous nous étions promis de prendre un café ensemble dès que possible, comme nous l’avions fait en mai dernier.
J’avais beau tâter son poignet, je ne percevais rien. Je la crus morte. Je plaquais mon oreille contre son thorax. Son cœur battait. Lentement, mais il battait. Je n’hésitais pas et appelait le 012, le service de secours d’urgence. Il serait là dans les cinq minutes me dit-on au téléphone. « Ne bougez à rien  et attendez ». Evidemment que j’allais attendre. Entretemps, la lumière avait chassé la pénombre. Je ne pouvais m’empêcher de regarder Alisol. Je découvris autour d’elle, des traces nettes de pneus qui avaient labouré le sol. Je remarquais ses poignets écorchés à vif. C’était trop évident, on l’avait attachée et traînée derrière un véhicule, plus que probablement une moto. Une auto n’aurait pu passer ce sentier. D’autres marcheurs étaient arrivés entretemps et je les tenais à distance, arguant que la police et l’ambulance arrivaient incessamment. Sans trop réfléchir, je fis quelques photos d’Alisol et des alentours. Je ne savais pourquoi, mais j’avais peur que les traces de pneus et autres ne soient détruites. Me revenait en effet  en mémoire, notre long échange de mai, à propos du combat qu’elle menait contre le bruit et entre autres le bruit des motos qui rendaient la ville et certains quartiers littéralement invivables.
Alisol était avocate d’entreprise et dans ses loisirs, se consacrait, dans le cadre d’une association de bénévoles, à l’aide juridique aux familles démunies.  De ce fait, elle était régulièrement en contact avec les services communaux, s’y était créé un réseau d’amis et en profitait pour sensibiliser les responsables à ce problème du bruit qui lui paraissait essentiel du point de vue de la santé des habitants. Elle-même habitait un appartement sur la nationale. L’été, malgré la chaleur, il était impossible d’ouvrir les fenêtres et de s’installer sur la terrasse. Régulièrement des motos atrocement bruyantes, rendaient tout échange sur le balcon, dans la rue ou sur les terrasses absolument impossible. Peu à peu, les habitants s’étaient résignés à parler le plus souvent en hurlant. Evidemment, les gens avaient les nerfs à vifs, les incompréhensions dues au bruit assourdissant étaient légions, le ton montait et on frôlait souvent la violence. J’étais assez sensible à cette question. L’Espagne vit en général dans le bruit, mais ici, dans cette petite ville de la côte, cela dépassait l’entendement. La vie dans un de ces plus beaux villages balnéaires d’Espagne était stupidement gâchée par le bruit et spécialement par le bruit  des motos.
Je me remémorais tout cela en regardant  le corps sanguinolent d’Alisol quand arrivèrent ambulance et voiture de la Guardia Civil, qui firent rapidement reculer tout le monde, y compris moi, installèrent un cordon sur un large périmètre, sans aucune attention aux empreintes au sol. Je tentais d’attirer leur attention mais rien n’y fit. Les ambulanciers, quand à eux, évacuèrent Alisol avec mille précautions. Tous l’avaient reconnue, elle appartenait à une famille importante, prestigieuse et très respectée de la ville.
Un policier finit par m’interpeller me disant, après avoir pris note de mon identité et de mes coordonnées en Espagne, qu’ils préféraient recueillir mon témoignage à la caserne. Je la connaissais bien, elle se trouvait à peine à 500m de notre appartement. Je serais attendu à 10h et devais demander le sergent Garcia. Cela ne s’invente pas.
Je passais prendre mon petit déjeuner et une douche à l’appartement. Toute la famille fut bien entendu choquée par la nouvelle (les deux familles, celle d’Alisol et de Marlène, étaient très proches depuis toujours)
A 10h précises, j’étais devant la Casa Carel de la Guardia Civil. Un bâtiment blanc des années cinquante, au fronton duquel il était écrit « Viva la Patria ». Le sergent Garcia était un monsieur tout à fait contemporain, le cheveu cours, la chemise impeccable. Il me proposa un café et pris note de ma déposition en me posant quelques questions : heure ? Endroit précis ? Comment l’avais-je trouvée…Si j’avais vu d’autres personnes au même moment ? Je tentais de l’informer des traces de pneus, mais il me fit clairement comprendre qu’ils avaient leurs propres enquêteurs et laboratoires qui savaient parfaitement relever les éléments nécessaires à l’enquête. Ma déposition signée, je quittais la caserne. Il s’était à peine passé 45 minutes. Il s’agissait d’un assassinat ou en tout cas d’une tentative et la police ne me paraissait pas très mobilisée pour éclaircir cette affaire.
Entretemps, les deux familles avaient établi un contact permanent, Alisol était dans un état grave et les médecins étaient toujours réservés sur son sort. Tout le monde était bouleversé, abattu, comment était-ce possible ? Qui avait pu faire une chose aussi horrible. On m’interrogeait pour connaître le moindre détail au moment où j’avais découvert le corps. Je leur fis part des traces de pneus, du peu de cas qu’en faisait la police. Je leur parlais du long échange que j’avais eu en juin avec Alisol à propos des motards et de sa rage de constater que malgré l’existence de lois qui permettaient de limiter le bruit, rien n’était fait pour contenir celui-ci. Ni contrôle, ni interventions auprès de la quinzaine d’ateliers spécialisés dans les motos, ni auprès des clubs que l’on avait vu naître ces dernières années
Par deux fois, j’avais assisté, médusé, à une concentration de motards. La première fois, c’était déjà un dimanche de juin à la calle Colon. C’est la plus belle et la plus prestigieuse rue de la ville. Elle devient piétonnière le WE à partir du samedi 16H. Les cafés sortent leur terrasse sur la rue même. Elles sont ombragées. C’est très agréable. J’avais trouvé cette idée de piétonnier du WE excellente et m’était juré d’en faire part à mon ami Ivan Mayeur. Mais l’affaire du Samu social m’avait devancé. On y va donc pour la douceur due à l’ombre et pour le calme qu’il y fait le dimanche matin. Les enfants jouent et s’égaient sans aucun danger, les familles prennent leur petit déjeuner tardif ou leur apéritif, en toute quiétude. Mais la « Calle Colon » est traversée par deux autres petites rues à 100m de distance. Soudain, le dimanche où nous y étions, un bruit infernal se fit entendre, des moteurs poussés à fond sur des dizaines et des dizaines de motos qui pourtant roulaient au ralenti. Je pensais à une manifestation de mécontentement quand je m’aperçus que ce rassemblement était encadré par les motards de la police, copains comme cochons avec les autres motards. Tout le monde était assourdi et abasourdis. Presque terrorisé par le bruit. Les enfants s’étaient réfugiés dans les bras des parents. Le vacarme dura une demi-heure. Nous étions sidérés. Nous venions d’assister à une sorte de grand-messe du bruit, une manifestation ou 200 ou 250 personnes avaient l’air d’affirmer « la ville nous appartient ». Les lois limitant le bruit dans l’espace public étaient bafouées au su et au vu de tous. Sous la protection de la police.
La deuxième fois, c’était le long de la plage cette fin septembre. Nous étions installés à la terrasse de l’hôtel Allon. Face à la mer. Nous prenions un café, le temps était merveilleux. La mer était étale. Le soleil chauffait dans brûler. Seule une petite route à sens unique, servant surtout aux livraisons, sépare les terrasses de la plage. Soudain, on vit arrivé un énorme camion, comme on en voit aux Etats Unis, tous phares allumés et avançant lentement sans cesser de klaxonner. Des dizaines de motards suivaient,  moteurs poussés à fonds, un bruit infernal. A la table voisine, deux dames avaient eu le malheur de se boucher les oreilles. Les motos emballaient leur moteur de plus belle. Pourquoi ? Dire j’existe ? Vive le bruit ? Nous n’avions pas affaire avec des ados ou des bandes de jeunes. Non, ces motos étaient tenues pas des adultes de 30, 40, 50 ans et plus. C’était de la folie pure et simple. Rien ne justifiait une telle pollution, une telle atteinte à la tranquillité et à la santé des gens.
Nous avions parlé de cela avec Alisol. Elle en était révoltée. Pensait que ces gens étaient fous. Qu’il y avait un côté provocateur et terroriste dans leur attitude. Comment la police et les autorités pouvaient-elles justifier l’encadrement d’une telle violence. Quel était donc ce pacte tellement insensé.
Nous passâmes la soirée avec la famille d’Alisol, ressassant ces questions. Lauri, la sœur d’Alisol, et Alvo son mari, couple de médecins, rentrèrent vers les 20 heures. Enfin, les nouvelles étaient bonnes. Alisol pourrait sen tirer et les séquelles seraient minimes. Cela prendraient des semaines, mais ses plaies cicatriseraient et laisseraient peu de traces. Mais pour les jours qui venaient, la souffrance et les brûlures restaient atroces et on allait la maintenir dans un semi coma durant les heures et les quelques jours à venir. Tout le monde respira. Décidément cette famille avait quelque chose de terriblement solide. Un accident, un drame, devenait un obstacle. Il fallait l’analyser, le surmonter et non pas s’effondrer. Un problème s’était présenté, la solution était en vue. Tout le monde maintenant était braqué sur le problème suivant, la même double question : qui ? Pourquoi ? Tous les regards et les pensées se tournaient vers les motards. Anabel, la troisième sœur, nous avait raconté qu’un jour, quelques Harley Davidson avaient tourné, avec force accélération et pétarades autour d’Alisol juste au bas du vieux village, quand Alisol s’engageait dans la calle Mayor, vers « l’ayuntamiento » (la mairie). Cela n’avait duré que quelques minutes. Mais aujourd’hui, le message apparaissait clair : où tu arrêtes ta croisade ou tu coures un danger.
Au cours de la soirée, je découvrais qu’Alisol, avec l’aide de son mari, lui aussi avocat et de sa sœur Lauri, médecin, avait constitué un dossier solide sur la problématique du « bruit de motos ». Plus rien ne lui était étranger quant aux marques et qualités des pots d’échappement. Elle avait étudié la législation locale, nationale et connaissait par cœur les directives européennes en matière de bruit. Elle en était arrivée à des conclusions simples mais imparables : Le pot, c’est sans aucun doute la pièce la plus inutile dans une moto, celle qui sert le moins à la conduite et à la sécurité. Des tas d’autres accessoires étaient tout aussi inutiles mais au moins ne dérangeaient personne d’autres que le portefeuille du propriétaire : super pneus tendres, durites aviation, plaquettes carbone, bulle haute, selle confort, commandes réglables, embouts de guidon allongés, protections carbones…Autant de possibilités pour un propriétaire de moto de dépenser son argent. Mais cela se remarquait trop peu. Ce n’était pas suffisant pour ces gens qui voulaient qu’on les remarque.
Ce qui était devenu incontournable, nécessaire, indispensable pour ne plus « craindre personne sur son Harley Davidson », c’était le pot et pas n’importe quel pot. Le nec, c’était le pot d’échappement le plus bruyant au monde, le fameux « full barouf ». Une étude d’un organisme de santé en France, avait démontré qu’une seule moto équipée d’un pot « full barouf » qui traverserait Paris de bout en bout la nuit, réveillait environ 300 000 personnes. C’est ce que j’avais toujours pensé : pourquoi fallait-il que nous acceptions qu’une seule personne puisse interrompre les échanges, les conversations de dizaines d’autres, interrompre le sommeil ou simplement la tranquillité de centaines d’autres ? Or, ici,  les motos, les Harley, équipées de full barouf se comptaient par dizaines.
Putain, avait écrit Alisol, vous pourrissez la vie des enfants (qui ont l’oreille plus fragile que les adultes), des bébés, des familles, des personnes âgées, de tous les piétons et tous les habitants des alentours. Pourquoi ? Parce que c’est la seule manière que vous ayez trouvé pour dire que vous existiez ?».
Alisol et Lauri avaient établi des tableaux montrant les conséquences du bruit selon leur amplitude. A la lecture des notes et tableaux, nous nous exclamions d’admiration quant au travail élaboré par Alisol. Nous découvrions nous aussi qu’à partir de 90 décibels, l’oreille souffrait et que 120 décibels produisaient des lésions irréversibles. Au-delà, les dégâts étaient considérables. Le seuil de la douleur était atteint. On approchait alors du niveau de bruit d’un avion au décollage. ET…du niveau de bruit d’une Susuki GSXR. Il fallait que cela s’arrête. Les normes européennes avaient définit des normes anti-bruit. Même les plus de 500 cm3 doivent respecter un niveau maximal d’émission sonore de 80db.
Nous n’étions plus face à un simple problème d’environnement, mais face à un défi crucial, immédiat. Face à une attaque directe sur la santé et la vie des gens. Alisol l’avait compris, c’est pourquoi on s’était attaqué à elle de cette façon ignoble.
Dès le lendemain, la famille demanderait à rencontrer les autorités communales, munie des photos que j’avais prises autour du corps d’Alisol et leur faire part des indices qui nous persuadaient de suivre la piste des motards.
Nous étions mardi, il était 23h30.  Cela faisait 16h30 que j’avais découvert le corps d’Alisol. J’espérais de tout coeur qu’elle était désormais  hors de danger. Je rentrais, épuisé. Je ne sais pourquoi, j’étais persuadé que l’enquête de police serait lente et ne mènerait nulle part. Que les démarches officielles ne suffiraient pas. Il fallait que je fasse quelque chose. Mais quoi, dans ce village où je ne connaissais personne ? Trouver un bout de fil, n’importe lequel, tirer dessus, trouver une entrée…détricoter… Donald Sutherland !! Mais oui, je ne savais pourquoi, mais  c’est lui que je devais voir (voir ma chronique du 2 octobre 2017 : « Mes amis du matin »)…Le petit bout de fil, c’était lui. Je venais de le croiser  en rentrant, une tête plus méchante et crapuleuse que jamais….

A suivre

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