lundi 21 août 2017

On a marché sur Marchin

J’ai quelques dettes. Certains d’entre vous réagissent et apportent, très gentiment, des corrections ou des compléments à mes élucubrations. Je n’ai pas toujours l’occasion d’en informer les autres. Aujourd’hui je m’en acquitte.

Le 14 mai 2017, je publiais un texte que j’avais trouvé dans les papiers de Rosa, ma belle-sœur décédée. « Je connais des bateaux » (vous pouvez le retrouver sur : mario gotto.blogspot.com/ ). Tout ce que j’en savais c’est qu’il était dédié à « Simone et Baudouin » et qu’il était signé Hannick, daté du 5 septembre 1987. Muriel allait m’apprendre,  très subtilement, que ce n’était pas Hannick le signataire mais Mannick…

Bonjour Mario et Marlène,
Nous lisons vos voyages et vos découvertes de lundi en lundi...ou en dimanche pourquoi pas. C'est toujours très inspirant, merci de nous partager ces tranches de vie et les réflexions qui les accompagnent.
Aujourd'hui j'ai donc retrouvé le texte d'une chanson que je connaissais qui est de Mannick (et dont vous trouverez sûrement l'original sur Youtube). C'est en effet une très belle chanson que mon père avait dédiée à ma mère lors de la cérémonie d'enterrement de celle-ci.
Bien nos amitiés et bonne continuation sur vos bateaux...
Muriel (et Pascal) Delannoy

Lundi dernier 14 août, je vous parlais de « l’ultime adieu de madame Ivan » (vous pouvez aussi le retrouver sur mon blog). Je lançais un appel à mes frères et sœurs pour connaître le vrai nom des Ivan. Ma plus jeune sœur Nadia, se souvient dans le moindre détail :
Salut Mario,
Le nom de Monsieur Ivan était Georgieff mais il me semble que son enseigne était au nom de « tailleur Ivan ». Madame Ivan s’appelait Laure Laval. Le fils, qui s’appelle Ivan Georgieff a donc les mêmes nom & prénom que son père. Il faudrait lui demander mais il me semble que c’est Evelyne qui a appelé Madame Ivan comme ça parce que c’était la maman de son ami. Du coup, Ivan fils appelait maman "Madame Evelyne"! J’étais très jeune mais m’en souviens.
Je te tiens au jus pour une date la semaine prochaine, ce sera en fonction du travail…
Je vous embrasse
Nadia

Nadia a vécu vingt ans à Nantes. Je me méfiais et lui ai fait remarquer que Laure Laval, cela faisait très vieille France. Était-elle sûre ? Ne confondait-elle pas avec le personnage que jouait Arletty dans Les Enfants du paradis ? Non, me dit-elle. Et de m’asséner un SMS reprenant la devise du Québec « je me souviens ». De plus voilà que ma sœur Evelyne lui donne raison. Cette nouvelle m’a troublé. Ainsi non seulement madame Ivan était venue dans ma chambre la nuit de son décès, mais aussi Laure Laval dont je n’avais jamais entendu parler. Oui d’accord, c’est la même personne. Mais quand même ! Réfléchissez. Vous n’auriez pas vu les choses différemment vous ? Imaginez ! Si j’avais écrit : à la rue de la Station, la meilleure amie de ma mère était Laure Laval …
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Le 24 juillet, je vous racontais mes errements dans la sierra de Gredos. Quand, de retour de cette escapade,  j’avais raconté cela aux espagnols et à ma belle-sœur Montse, Ils et elle, avaient levé les bras au ciel : « Tu es fou, il y a chaque année des gens qui se perdent en montagne, qui meurent ou que l’on secoure en dernière limite. Il y a des loups et des ours et aussi des vipères. De plus les gens secourus doivent parfois payer de 25 000 à 30 000 de frais ». J’ai alors fait quelques recherches et découvert que sur  les 170 meutes de loups présentes en Espagne, six parcourent la Sierra de Gredos. Celle où je me suis endormi, épuisé. Il y a aussi toutes sortes de vipères, très jolies et très…dangereuses. Flavita, mon amie, me dit que sauf circonstances exceptionnelles, les loups ne s’attaquent pas aux humains. Ils les trouvent trop méchants et d’un goût douteux.
Le 15 août, nous avons fait le parcours de la biennale de la photo à Marchin et  Tahier avec  Marianne et Léo, Anne et Michel. Des nouvelles photos étaient exposées sur de vieux murs, d’étables, de granges ou de fournils et les vieilles photos étaient accrochées sur de nouveaux murs. Je me suis demandé si c’était un choix délibéré d’avoir présenté les photos magnifiques de visages de femmes africaines dans une Eglise ? On aurait dit que la seule lumière qui  entourait les figures était celle qui se dégageait de leur peau noire. Vraiment très beau.
Le parcours nous a beaucoup plu d’autant plus que nous avions cru qu’il eut plus plu. Nous avons mangé la paella, ma foi bien bonne, au centre culturel de Marchin. Nous avons aussi bu un verre dans une ferme en carré à Tahier et taillé une bavette autour d’une table installée dans l’ancienne cuvette où dans le passé, on mettait le tas de fumier. Plein d’hirondelles y faisaient le printemps. Cela m’a fait penser à Prague. Justement, nous venions de sortir de cette longue étable patinée par les années, qui accueillait les photos tirées sur toile d’une saint-pétersbourgeoise. Pas loin de nos humanistes cette sacrée bonne femme.
Le jeune fermier, vraiment sympa, qui vient de reprendre les rênes de l’exploitation agricole où nous nous trouvions, a des tas de projets dont celui de relancer la production de beurre et de fromages et d’organiser des marches à pieds nus. Nous, autour du verre, nous avons parlé lessive. Léo fait tourner sa machine à 40  degrés, souvent le dimanche, et repasse son linge en regardant les émissions sportives qui elles, repassent les goals du WE. Anne a désobéi à son fournisseur de machine qui lui disait de travailler de temps en temps à 95 degrés.  Il faudrait cuire son linge comme on cuit ses spaghettis a fait remarquer Léo ! Mais Anne lessive à 60 degrés. Marlène elle, lave à 30 degrés, comme lui a conseillé son machiniste. Mais elle se plaint des tâches de vin qui ne partent pas. Allez savoir qui a raison ? En tout cas, tout le monde avait l’air propre sur soi. Michel n’en avait rien à faire. Lui, ce qui lui importe c’est que sa machine est garantie dix ans.

Nous avons passé une journée très agréable. Nous avons pris la voiture une seule fois pour passer de Marchin à Tahier. Pour le reste nous avons déambulé entre vieilles pierres et œuvres photographiques, entre prairies, chemins et champs de betteraves. Sans nous perdre, sauf parfois dans nos pensées. A parler de tout et de n’importe quoi. C’est cela  la biennale, me suis-je dit. Le Condroz est une belle région et le centre culturel de Marchin s’est fait une belle renommée au long des années d’expos photos qui font rêver. C’est jusqu’au 27 août.

lundi 14 août 2017

L'ultime adieu de madame Ivan

Il y a longtemps que je pense vous raconter cette histoire. Je ne sais pourquoi je ne l’ai pas fait jusqu’à présent. Sans doute par peur de vous heurter ou de vous paraître vraiment bizarre. C’est en lisant la nouvelle de Haruki Murakami « Hasard, hasard », que j’ai été renvoyé à cet épisode de ma vie. Je ne crois pas aux fantômes bien entendu. J’ai vécu quelque chose d’étrange et d’inexplicable, voilà tout. Et je vous le livre.
Ma mère a passé sa vie dans cinq lieux différents. En Italie d’abord, dans le village d’Aquilano qui fait partie de la commune de Tossicia, dans les Abruzzes. Quand elle s’est mariée, elle a rejoint  la Belgique et a vécu dans un premier temps à Trivières près de sa belle-famille, dans une cité dont la construction n’était pas terminée. Il fallait aller s’approvisionner en eau à un robinet public. Cela n’avait pas choqué ma mère puisque dans son village, l’eau courante n’existait pas. On prenait l’eau à la fontaine et on en remplissait différents réservoirs qui avait chacun leur usage. Elle quitta peu après Trivières pour s’installer à Strépy, à la rue Delsamme, où elle allait vivre une quinzaine d’années. Je dis elle mais bien sûr avec elle, vivaient mon père et nous, les enfants. Mais cette histoire concerne une amie à ma mère, c’est pourquoi je parle de sa vie à elle. Seule ma plus jeune sœur Nadia n’a pas connu Strépy puisqu’elle est née plus tard à Soignies. Je crois que ma mère a vécu dans ce village ses plus belles années. En 1967, elle quitta son petit commerce d’alimentation pour en reprendre un autre, plus important, à Soignies, dans la rue de la station. Elle le quitta quelques années plus tard pour s’installer au chemin mitoyen, entre Soignies et Naast où mes parents avaient acheté une ancienne fermette. C’était son cinquième et ce fut son dernier lieu de vie. Nous y avons vécu dans la joie, les repas familiaux et les rires. Puis vinrent les larmes et la tristesse quand ma mère fut atteinte d’une maladie incurable et en mourut en 1981.
Partout où elle était passée, ma mère fut aimée par les voisins et voisines qui l’entouraient et lui apportaient leur affection. Mais, elle se fit à chaque endroit une amie plus proche. Quelqu’un qui était là plus souvent, qui l’écoutait et qu’elle écoutait. Elles pouvaient s’échanger les secrets que l’on ne partage qu’entre femmes. A Aquilano, c’était sa cousine Lina qui a aujourd’hui 92 ans et que j’ai revu en avril de cette année. A Trivières, c’était déjà notre tante Ida dont je vous ai parlé dans « Hommage à Sylvestre ». A Strépy c’était Armande, une voisine dont la maison n’était séparée de la nôtre que par le jardin d’Elise. Elle fut terriblement désappointée quand nous avons déménagé et se fâcha sur ma mère qui se soumettait ainsi à un caprice de mon père, disait-elle. Au chemin Mitoyen, son amie était Ilva. Italienne comme elle, elles vécurent comme deux sœurs qui s’entraidaient dans tous les domaines. Ilva vit toujours et a dépassé à l’heure qu’il est les nonante ans.
Quand nous habitions à la rue de la Station, c’est madame Ivan qui devint sa meilleure amie. Elle habitait, plus bas dans la rue, un immeuble dans lequel elle louait  et gérait des garnis. Son mari était tailleur et son atelier-commerce était situé dans la rue Grégoire Wincqz, presque en face de la boulangerie où j’ai travaillé trois années de suite. Monsieur Ivan était d’origine hongroise. Il était bel homme, grand, toujours en costume impeccable comme l’exigeait son métier et doté d’une personnalité qui impressionnait. A eux deux, ils formaient un couple étrange et souvent je m’étais demandé ce qui avait bien pu les réunir. J’ai parfois pensé, peut-être à tort, que monsieur Ivan avait voulu, après les événements de Hongrie, une vie calme et sans histoires, avec une femme qui lui apporterait un peu de tendresse, lui donnerait un fils et l’élèverait comme il se doit. Ils avaient eu de fait un garçon, de l’âge de ma sœur Evelyne et à qui ils donnèrent comme prénom, Ivan. En vous écrivant cela, je me demande : s’appelait-il Ivan Ivan ? Mais j’ai le vague souvenir que monsieur Ivan avait utilisé son prénom dans la vie publique car son vrai nom de famille était trop compliqué à prononcer. Ou alors pour une question d’image dans cette petite ville de Soignies, à l’époque, très catholique et provinciale.
Madame Ivan - ma mère et nous l’appellerions ainsi toute sa vie - contrairement à son élégant mari, était petite, boulotte, les joues bien rebondies et rouges qui lui donnaient un visage de pleine lune. Elle parlait très peu : bonjour, ça va. Elle venait tous les jours à la maison, s’asseyait dans un coin de la pièce d’où elle semblait nous regarder vivre. Seule ma mère arrivait à la faire parler un peu plus. Parfois, si elle voyait ma mère trop occupée par le magasin, elle se levait pour donner un coup de balais ou de torchon, faire le café ou surveiller la marmite sur le feu. Un jour, ma mère fut sévèrement malade et il fallut l’hospitaliser. A cette occasion, madame Ivan avait pris les choses en mains de façon vigoureuse et efficace, remettant mon père à sa place et soumettant la maisonnée à un minimum de discipline et d’ordre. Elle avait géré cette situation avec la même autorité dont elle faisait preuve dans la gestion de ses garnis. Les occupants, souvent des hommes seuls et parfois à la dérive, avaient besoin qu’on les contienne.
Quand nous avons été habiter la fermette du Chemin Mitoyen, elle en fut bien sûr triste mais n’en dit rien. Elle continuait à venir voir ma mère en bus aussi souvent que son travail le lui permettait.
Quand ma mère mourut, nous avons cessé de voir madame Ivan. Je crois que notre sœur Evelyne qui lui était plus proche du fait de son amitié avec son fils, passait la saluer de temps à autres. Moi-même, j’ai été la voir une seule fois pour lui présenter mon fils Dimitri. Je m’étais mis en route un jour de froid sec et piquant en poussant Dimitri dans un caddy. Quand madame Ivan m’ouvrit la porte, elle fut bien sûr surprise et émue. Avec le froid, Dimitri avait les joues aussi rondes et rouges que les siennes. Elle n’avait pas changé malgré les années. Elle me fit entrer dans sa cuisine, qui était également sa pièce à vivre, située au bout de l’énorme corridor. Elle me servit du café. Elle a pris Dimitri dans ses bras et le trouvait adorable, me demandait des nouvelles de chacun des membres de la famille. Elle répétait à différentes reprises : ah, ta chère maman ! Je ne me souviens pas si monsieur Ivan, était décédé avant ou  après ma mère. Le fils, Ivan, lui, menait ses études. Elle gardait quelques locataires, les moins difficiles me dit-elle. Je la quittais au bout d’une heure, le froid était toujours sec et encore plus piquant à tel point que j’eus peur pour Dimitri. Mais tout se passa bien. Ce fut la dernière fois que je vis madame Ivan. Sauf que…
Quatorze ans plus tard, je me suis séparé et durant quelques mois, j’ai vécu d’abord chez des amis et ensuite seul dans une petite maison de la rue des Poissonniers à Tubize. Dans le passé, c’est dans cette rue que s’installaient les étals de poissons les jours de marché. Cette maison comportait une pièce au rez[Cec1]  de chaussée et deux petites chambres à l’étage. Je l’avais complètement rafraîchie et j’y avais installé une kitchenette sous l’escalier et avais transformé, avec l’aide de René, un ami, la petite remise en salle d’eau avec douche et WC. J’aimais beaucoup cette maison. Je pouvais y recevoir mes enfants, amis et famille. J’y faisais des repas pour cinq ou six personnes. Marlène appréciait aussi l’endroit et nous y avons vécu nos premiers moments les plus émouvants. J’avais peint le plancher de la chambre en blanc et mon matelas posait directement sur le bois. Plus tard la maison a été rasée pour laisser place à un immeuble à appartements.
Une nuit que j’y dormais seul, je fus réveillé en sursaut. Quelqu’un m’avait appelé par mon prénom. Dans l’obscurité, je voyais, stupéfait, debout au pied de mon matelas, madame Ivan, légèrement éclairée par la lumière de la rue. J’étais désarçonné. Avais-je peur ? Mon ventre me brûlait. Evidemment, la surprise avait été totale. En souriant comme à son habitude, madame Ivan me dit : « C’est moi, ne t’en fais pas, je m’en vais ». Et elle disparut aussitôt. Je fis de la lumière, mais il n’y avait plus personne. Cela me paraissait  tellement réel que je me demandais par où et comment elle avait pu entrer et sortir aussi vite.
J’eus du mal à retrouver le sommeil mais je vécus la journée du lendemain sans plus penser à cet événement de la nuit. Un peu comme on enfouit un rêve. Ce n’est que quand ma sœur Evelyne m’appela quelques temps - des jours ? Une semaine ? - plus tard et m’apprit à cette occasion la mort de madame Ivan que tout me revint en mémoire. Quand je demandais des précisions à Evelyne, je dus bien me rendre à l’évidence : le décès était survenu la fameuse nuit de sa visite dans ma chambre.
Je ne sais toujours pas que penser de cet épisode. J’en fus bien sûr troublé durant quelques temps. Madame Ivan serait-elle venue me dire un ultime adieu en partant pour l’éternité ? Il n’y avait pourtant aucune chance qu’elle sut que j’habitais Tubize. Etait-ce de l’auto suggestion de ma part ? Pourtant, je ne crois pas avoir pensé à elle les années précédant cette apparition. Il m’arrive parfois de convoquer ce souvenir et chaque fois, je revois exactement la scène : madame Ivan, souriant debout au pied de mon matelas, éclairée par les lumières de la rue des Poissonniers qui passaient au travers de la fenêtre de ma chambre et qui me dit : je m’en vais. En en parlant avec Marlène avant de vous écrire, elle me dit que je lui ai, de fait, déjà raconté cette histoire à plusieurs reprises.
Je pense bien que madame Ivan repose depuis lors auprès de son mari au cimetière de Soignies. Je devrais essayer d’y passer. Je devrais aussi tenter de retrouver son fils Ivan et prendre de ses nouvelles. Et encore, en parler à mes frères et sœurs, peut-être quelqu’un se souviendra-t-il du nom de famille réel des Ivan.


dimanche 6 août 2017

Madrid et la main invisible du marché

A Madrid, je prenais mon petit déjeuner sur une terrasse de la « calle del Arenal », rue piétonne qui va de l’opéra à la Puerta del Sol. Deux matins de suite, j’ai assisté, ébahi et stupéfait, à un ballet extraordinaire de camionnettes et petits camions. Des dizaines de véhicules se croisaient et tentaient de se garer plus ou moins, le plus souvent en laissant tourner le moteur pour préserver les frigos. On en déchargeait légumes, boissons, papiers, détergents, conserves, produits secs ; bref tout ce dont les restaurants et cafés ont besoin, étaient livrés avec une efficacité et une rapidité qui vous soufflaient. Une camionnette affichait sur son flanc : ramassages d’huiles usées. Une autre : dépannage Horeca. Et d’autres encore : caisses enregistreuses, téléphonie, « vos nappes, essuies, vêtements de travail, toujours propres grâce à nous », « Les meilleurs produits italiens » (eh oui !), « les charcuteries castillanes », « la meilleure viande de Galice », « El jamon de Salamanca »...
J’étais assis face au panneau qui annonçait « ZONE PIETONNE. Livraison autorisée uniquement entre 7h et 11 h ». Quatre heures ! quatre heures pour livrer tout ce qu’il y avait à livrer et faire en sorte que chaque commerçant puisse servir ou vendre ce qui était annoncé à la carte ou en vitrine. Et ce même ballet, ce chaos organisé, ce désordre ordonné, je me souvenais alors y avoir assisté aussi à Vigo et à Avila. Et bien sûr, Il se répétait chaque jour dans chaque ville, dans chaque quartier de Madrid, de Vigo, de Barcelone mais aussi de Paris, de Londres, de Bruxelles ou de Liège. Et encore à New York, Sao Paolo, Bombay, Buenos Aires ou Santiago du Chili.
Je pensais : voilà donc le marché à l’oeuvre.
Il fallait nourrir, désaltérer, habiller, abriter, informer, rendre une multitude de services chaque jour à cinq millions de madrilènes et à autant de touristes qui y passaient chaque année. Alors, des milliers de personnes s’étaient débrouillées pour se faire une place dans tous les rouages et les interstices de cette gigantesque machine, pour assurer toute l’offre possible et imaginable et en tirer un emploi et un revenu. Et ça marchait.
Il s’agissait d’offrir un petit déjeuner à 2.50€ aux petites bourses. Des petits déjeuners plus sophistiqués à ceux qui en avaient les moyens. La « jamoneria » où je prenais mon petit déjeuner affichait ce slogan : vous en avez marre des petits déjeuners à 2.50 €, nous vous offrons…et suivait une série de propositions de petit déjeuner allant de 3.90€ à 9€. (Il est vrai que j’en avais ma dose des churros et des « bollerias » à 2.50€.) Bref, il en fallait pour tous les goûts et toutes les bourses. Et je me répétais : bon sang, ça se fait, ça marche.
Adam Smith n’avait pas tort, j’avais très précisément l’impression qu’une main invisible mettait ces gens en réseau pour rendre cela possible : une offre hyper diversifiée qui réponde à une demande qui variait à l’infini. La fameuse main invisible du marché !
Bien sûr, malgré son efficacité incontestable, je n’ignorais pas les défauts et les perversions de ce système :
La main invisible est injuste. Elle crée des inégalités qui deviennent exagérément insupportables. Le rapport de l’OCDE, qui regroupe 34 pays, annonçait que les 10% les plus riches de la population ont un revenu 9,6 fois supérieur à celui des 10% les plus pauvres, alors que la proportion était de 7,1 fois dans les années 1980.
La main invisible est malheureusement aveugle et gaspille énormément : selon la FAO, plus de 41 200 kilos de nourriture sont jetés chaque seconde dans le monde. Cela représente un gaspillage alimentaire de 1,3 milliard de tonnes d'aliments par an, soit 1/3 de la production globale de denrées alimentaires dédiées à la consommation. Le gaspillage alimentaire concerne les pays riches comme pauvres et représenterait une valeur gaspillée de 990 milliards de dollars.
La main invisible est ignorante et ne tient pas compte des ressources de la planète : ainsi, j’apprends par le journal El Pais que ce 1er août, nous avons consommé en sept mois ce que la planète peut produire en douze mois. Nous épuisons ainsi les ressources qui finiront par manquer aux générations futures.
Mais à part cela, pour ce qui est de l’offre et de la demande, pour ce qui est de créer et de répondre à nos souhaits, le marché est imbattable !
Bon, j’ai bien dû constater que quatre-vingt pour cent des livreurs en camionnettes et des serveurs dans les cafés-restaurants étaient d’origine étrangère, surtout latino-américaine, mais aussi africaine et asiatique. Mais cela aussi c’est la main invisible du marché. Celui du travail. Les espagnols fuient les conditions de travail trop pénibles. Heureusement pour les commerçants et entrepreneurs, la crise économique mondiale a emmené en Espagne une part des populations des anciennes « conquistas ». Un exemple très concret : un jeune homme de notre famille a quitté un bureau d’architecture paysagiste pour travailler dans une taverne où il se faisait trois fois le salaire que lui payait son ancien employeur. Il n’a pas tenu plus de trois mois. Le travail est harassant, les cafés et les terrasses de Madrid ne désemplissent pas dès le matin jusque tard dans la nuit. Comme serveur, vous passez sans cesse du bar et de la salle climatisée à la terrasse où la chaleur est suffocante. Où vous êtes harcelé par des clients qui estiment l’attente trop longue. J’ai vu ces serveurs épuisés, travailler comme des automates. Vous avez beau dire merci, louer la bonne nourriture, ils sont absents, incapables d’un sourire de plus,  ils continuent leur travail par habitude. Le corps commande et la raison sommeille. J’ai vécu cela à la boulangerie où je travaillais dès trois heures du matin mais mon esprit lui, ne s’éveillait que vers huit heures. Incapable de me souvenir de ce que j’avais fait et penser durant les cinq heures passées,  j’avais pourtant fait des milliers de pains. Les espagnols préfèrent s’expatrier vers le Nord de l’Europe où vers les pôles de développement d’Amérique du Sud où ils espèrent de meilleurs salaires. Eux partent vers plus riches qu’eux, d’autres plus pauvres viennent. Chacun cherche son eldorado. Mais du point de vue du marché du travail, cela fonctionne. La soupape du chômage n’y est pas pour rien, évidemment.
Certains, par le passé ont tenté d’éliminer la main invisible pour la remplacer par la planification de la production et de la distribution. L’échec a été total. J’ai trop vu les rayons des magasins vides en Pologne, en Allemagne de l’Est, en Tchécoslovaquie ou en Union Soviétique pour avoir le moindre doute sur cette bérézina. Dans ce système, les employés étaient  tout aussi incapables d’un sourire, non par épuisement, mais par désespoir. Désespoir dans la vie quotidienne. Tant à cause du manque de marchandises et de la mauvaise qualité de celle-ci, que de la promiscuité des logements qu’il fallait parfois partager avec d’autres familles, que du manque de liberté. Le ras le bol a produit une révolte généralisée qui a mis au rebut Le Parti, Le mur et une idéologie centenaire qui avait fait l’espérance de millions et de millions de personnes.
Au bout d’une heure, dans un Madrid chauffé à blanc, j’étais fatigué de cette bousculade de camionnettes autour de moi et de celle des idées dans ma caboche. Comme souvent, je m’évade alors auprès de ma Haine. Cette rivière qui alimente les étangs de Strépy où j’ai grandi et vécu mes années d’innocence. Mon amour de la Haine est resté intact (pas mal hein, l’amour de la Haine). J’essaye de m’imaginer rêvant au bord de l’eau, mais les souvenirs m’assaillent. Finalement, les souvenirs sont des salauds aurait pu dire Audiard. Et je ne peux éviter de penser que dans les années cinquante et soixante, sans en être conscient bien sûr, j’avais déjà vu le marché à l’œuvre. J'ai vu les tracteurs remplacer les chevaux de traits. Les petits fermiers, que nous aidions à ramasser les foins, disparaître faute de pouvoir emprunter pour se moderniser. Seules les grosses fermes s’en tireraient. Même la production alimentaire domestique allait peu à peu en faire les frais. Nous avions tous de très grands potagers, des poulaillers, des élevages de lapins, parfois d’un cochon, qui assuraient presque 60% de nos besoins alimentaires. Nos achats ne concernaient souvent que les produits secs, certaines viandes, et les produits d’entretien. Mais le potager domestique souffrait des mêmes aléas que la production fermière : sécheresse ou pluie trop abondante, nuisibles, mildiou et autres maladies. Arrivèrent alors les supermarchés qui allaient écouler les produits agro-industriels. Que n’ai-je entendu dire «  pourquoi m’esquinter à faire pousser des salades que je peux acheter à bon prix sans effort ? » De nouveau, le marché avait gagné.  Les grandes surfaces allaient faire disparaître de surcroit le commerce de proximité.
Cela ne s’arrêtera donc jamais ! Aujourd’hui c’est Amazon qui menace les grandes surfaces, internet qui menace la presse papier. Les coups de boutoirs des low cost ont changé le transport aérien. Ainsi s’est développé le tourisme de masse qui vient littéralement confisquer les lieux de vie des habitants des villes visitées. Comment une ville comme San Sébastian, cent quatre-vingt mille habitants,  peut-elle survivre quand elle reçoit en saison deux millions de touristes qui prennent d’assaut, hôtels, bars à tapas, restaurants, musées et plages ? L’ubérisation, l’airbnb ajoutent encore tant à la débauche du prix du logement qu’à la débâcle des chaînes hôtelières. Quelle place peut encore avoir l’habitant face à cette déferlante? La révolte gronde, de Venise à Barcelone, des Canaries à Madrid. Des groupes de jeunes s’attaquent aux touristes. Ce marché veut toujours tant et plus. Insatiable il a toujours été, insatiable il restera. Et quand nous serons onze milliards d’humains sur terre, ce sera sans doute encore la main invisible qui donnera un semblant d’ordre au chaos. Mais peut être le diable finira-t-il  par se mordre la queue.
….
Je préfère Madrid à Barcelone. La foule y est moins dense, plus calme, moins agressive. A une époque, j’avais passé des journées entières au musée Reine Sophie. L’expo permanente permettait de retracer l’histoire de l’art contemporain. D’autres fois j’avais eu l’occasion d’y découvrir deux expos gigantesques de deux de mes artistes favoris : Valdes et ses ménines, Tapies et sa terre grattée, assemblée, collée sur du bois, de la toile ou de la tôle. Nous y sommes allés, Marlène et moi, cette fois encore, bien sûr. Picasso nous attendait avec une expo exceptionnelle sur Guernica – « Piedad y Terror en Picasso », jusqu’au 4 septembre - qui ne cessera jamais de nous émouvoir. A El Lateral, fameuse chaîne de restauration branchée, les mets sont toujours aussi fins. Cette fois, ils nous ont été servis par un Bangladais. Nous avons passé une matinée calme et tranquille en nous perdant dans le marché, les ruelles et les escaliers d’un des quartiers les plus beaux et les moins fréquentés de la ville : La Latina.

Mais la main invisible ne nous lâche pas. Et, revenus au centre-ville, Madrid semble fatiguée, hébétée. La chaleur y est incandescente. Pour un peu, les pneus des voitures pourraient s’enflammer comme à Séville. Les seuls qui paraissent  encore vivre la fameuse et oubliée movida, sont ces camionnettes qui se disputent un morceau de route ou de trottoir, bousculant tables, chaises et tableaux d’affichage. Grâce à elles et leur chauffeur, dès onze heures, les piétonniers nous seront rendus. Nous pourrons de nouveau dévaliser les commerces, les frigos et les cuisines des cafés-restaurants. Le lendemain matin, ils seront ré-achalander dans un va et vient de véhicules, incessant et surréaliste. 

lundi 24 juillet 2017

Personne ne viendra te chercher

J’avais tout fait pour que cette randonnée soit un succès. Je m’étais entraîné les jours précédents en faisant deux marches de huit kilomètres dont à chaque fois un minimum de quatre kilomètres d’ascension. Les deux dans la Sierra de Gredos. L’une à Amavida, merveilleux village de Castille. L’autre à Hoyos del Espino. C’était les deux fois sur de larges chemins de terre. Je n’en étais pas peu fier. Surtout pour celle de Hoyos. Fameuse côte de terre et de cailloux. Un soleil qui chauffait à blanc. Mais je l’ai faite sans difficultés. En revenant au point de départ, je regardais les « promeneurs » sans doute de l’air un peu hautain du semi professionnel.
J’avais fait ces deux marches les mardi et jeudi et étais décidé à faire la plus prestigieuse, celle de « las cinco lagunas », le samedi. Mais je marchais beaucoup à Avila. Il faut sans cesse grimper, se farcir des dizaines d’escaliers et le vendredi en fin de journée, j’avais mal aux jambes. Or, las cinco lagunas, c’est du sérieux. C’est entre huit et neuf heures pour l’aller-retour et c’est 800 mètres de dénivelé. J’étais fort , mentalement et physiquement. Je marchais un minimum de trois heures par jour depuis trois mois. Mais mieux valait mettre toutes les chances de mon côté. Je décidais donc de reporter ma « rando » au lundi.
J’avais prévu de quitter Avila vers cinq heures trente ou six heures le matin afin de faire l’ascension avant les fortes chaleurs. Ce que je n’avais pas prévu, évidemment, c’est que tous les commerces seraient fermés le dimanche soir et qu’il me serait impossible d’acheter de la nourriture ( j’avais pensé à sandwichs et tortilla). Tant pis, me suis-je dit, je trouverais bien sur la route ou à une pompe à essence, ce dont j’avais besoin. Par précaution, j’avais emporté un avocat et un belle grosse tomate qui étaient au frigo et deux bouteilles d’un litre et demi d’eau.
J’ai quitté notre logement vers six heures et suis arrivé au point de départ de la « ruta» vers sept heures quarante cinq. Je n’avais trouvé aucun commerce ouvert et n’avais même pas pu prendre un café. Qu’à cela ne tienne, me disais-je. J’avais des réserves dans le corps et un avocat, c’est très nourrissant, m’a-t-on toujours dit.
Le départ de la ruta se fait du village de Navalpeiral Del Tormes, à partir d’un parking prévu à cet effet. Une seule camionnette s’y trouvait, rouge, toutes vitres occultées. Je ne savais si les gens y dormaient après avoir fait leur marche ou avant de l’entamer. J’ étais excité d’enfin pouvoir commencé l’aventure dont je rêvais depuis des semaines et en fait depuis toujours (ah, une longue marche, seul, en montagne). Je changeais mes chaussures, remplaçais ma chemise pour un t shirt et finalement me décidais pour une bouteille d’un litre et demi d’eau et une autre d’un demi litre. Je laissais dans la voiture l’autre bouteille d’un litre et demi, histoire de ne pas être trop chargé. Il était huit heures. Il faisait frais et j’imaginais que du côté des cinq lacs, il y aurait bien une buvette où se ravitailler.
J’avais lu dans un fascicule obtenu à l office du tourisme, qu’à la sortie du parking, il y avait un pont à traverser au bout duquel je trouverais un panneau indicatif. Là il fallait prendre la côte à droite, rejoindre un autre pont et suivre ensuite la piste. Allons-y donc. A nous deux, las cinco lagunas
Purée, cette première côte ! Elle vous cueille à froid. Rien à voir avec celles que j’avais parcourues les jours précédents. Ici, ça grimpe. Et comment. Elle vous fait bien comprendre que ce que vous avez connu jusqu’à présent, c était pour du beurre. Je suis étrangement essoufflé et j’encaisse. A tel point qu’au pont suivant, à peine  à un km du premier, Je décide de souffler un peu. Je vois alors arriver un homme d’une quarantaine d’année, d’allure sportive et qui marche sur du velours. On se serre la main, il me demande si je fais las cinco lagunas ? Je confirme, mais en lui confiant que je préfère la faire seul et qu’il est certainement plus rapide que moi. Ok, nous aurons l’occasion de nous revoir, me dit-il. 
Ce petit passage à vide ne m’effraie pas. C’est souvent comme cela. Au début d’un match de foot par exemple. Après un quart d’heure, vous avez l’impression d’être déjà au bout du rouleau, mais vous trouvez très vite votre second souffle et vous êtes parti jusqu’au coup de sifflet final. Je repars donc. Et c’est le bonheur. Une piste de terre, presque à plat. Je retrouve mon pas habituel, sans forcer, et me retrouve à dix mètres derrière mon compagnon. Mais je ne le rattrape pas et sachez-le déjà, je ne le rattraperai jamais. Car les choses sérieuses vont commencer : la grimpette. Si, jusque là, comme dans mes deux randos précédentes, j’avais eu affaire à de larges chemins bien tracés, voilà que je me retrouve sur un petit sentier escarpé, sans cesse en butte à des pierres qu’il faut chevaucher. C’en est fini de marcher de façon régulière, un pas après l’autre. Non ici, il faut soulever la jambe  très haut pour poser le pied droit sur  un rocher, pousser très fort sur ce pied et appuyer sur le bâton pour se hisser et pouvoir balancer le pied gauche sur une pierre plus loin. Mais l’équilibre est instable. Vite, relancer le pied droit sur un autre rocher et planter le bâton quelque part. L’autre pied sur un autre rocher plus haut, puis un plus petit sur le côté. On ne marche plus en fait, on saute d’un caillou à l’autre, et le dénivelé est terrible. Le vieux bâton que j’avais ramassé lors de ma première rando, m’est plus qu’utile. Ah ce bâton! C’est littéralement une troisième jambe. Sans lui les chutes auraient été bien fréquentes. Il est légèrement tordu, pas bien nettoyé de ses anciennes ramifications mais déjà patiné
Je me dis que cette escalade ne va pas durer. Que plus haut, on va bien finir par  retrouver un sentier de terre. Mais c’est quand, c’est où ce plus haut ? Je souffle, je dois récupérer un peu. Calmer mon rythme cardiaque (je suis en fibrillations auriculaires permanentes, dans les efforts violents je passe sans transition de 70 à 190 battements.) Voila le mot : violent. Je prends conscience que la marche est un sport doux. Ici, ce n’est pas le cas.
On retrouve du sentier mais le soulagement est de courte durée. Un panneau d’abord vous casse les jambes et le moral. Une flèche vers la droite indique « cinco lagunas, 4 oras ». Quatre heures. A l’allure à laquelle je vais, cela va faire cinq heures. Et de suite après cette flèche, l’escalade recommence. En pire. Au point que je me demande si je ne suis pas sorti des balises. Mais non je les repère à intervalles réguliers. Je ne cesse de grimper, de sauter d’une pierre à l’autre. C est raide, abrupt, accidenté. J’ai terriblement mal aux jambes, je suis affaibli. Je décide de faire une pause, manger mon avocat, boire et me reposer dix minutes. Sans cela je ne tiendrai pas. Je me rends compte que mes bas de contention me font mal et je les enlève. Bien m’en a pris. Pendant que j’achève mon avocat, un chien passe en courant. Il prend un plaisir fou à gambader dans la nature. Ses maîtres suivent. Un couple de jeunes. La camionnette du parking sans aucun doute. Ils avancent en s’appuyant sur des cannes de marche en fibre. Ha !han ! ils y vont. Ils ont décidé de réaliser une performance. La fille a plus difficile : yi ! Yi !Mais elle suit. Ils me saluent en passant mais ne s’arrêtent pas. 
Quand je décide de repartir, j’ai une fringale, mes jambes flageolent. C’était donc la faim. Il faut que j’y aille prudemment, le temps de digérer mon avocat, me dis-je. Mais l’escalade continue. Le terrain est de plus en plus accidenté. Une demi-heure plus tard, je suis épuisé. Je mange ma belle tomate rouge et verte. Elle me parait délicieuse. Je repars et atteint enfin les alpages. Des dizaines de têtes de bétails. 
Je n’ai marché que deux heures trente. Je suis fourbu, mais le spectacle est sidérant, magnifique, féérique. J’en suis ému. Je la tiens mon aventure montagneuse. C est infini, grandiose. La nature dans toute sa splendeur. Je prends le temps de savourer, d’en jouir. Je fais une petite vidéo.
Mais même les alpages sont accidentés, des trous qu’on ne voit pas, de grosses touffes herbeuses qui vous accrochent les pieds… et je me convaincs de réfléchir. Je vois les cols et les défilés au loin. Je n’en ai pas fini avec ces efforts. Je crois que je n’arriverai pas aux cinq lacs. Et si j’y arrive, où trouverais-je la force pour les quatre ou cinq heures du retour. Je suis furieux . J’aurais du prévoir. Je n’ai rien à manger. Il eut fallu des barres protéinées, des sucres, des sandwiches à la viande. Je n’ai rien de tout cela. Prends des fruits secs m’avait dit Marlene !
Je fais donc demi tour. A regrets. J’aurai essayé. J’ai vu ce que c’était. La dernière fois que j’avais fait cela c’était à vingt ans en escaladant la Marmelade dans les Dolomites. Mon frère et moi avions fait la descente en courant, en volant, en glissant sur la neige…
A la sortie des alpages, je croise un couple. Trente ans. Equipement d’enfer. Sacs au dos, tentes, matelas de mousse…des routards parfaits qui font leur balade tout a leur aise. Qui vont se faire un café ou un chocolat chaud, là, plus loin. « Vous venez des cinq lacs ? C’est comment ? » « .Non, je n’y ai pas été. Plus la force. Faut avoir votre âge pour faire cela ». Ils me regardent, attristés. Plus loin, trois jeunes hommes, 25 ou 30 ans aussi. Tenues sportives adéquates et coupe vent. La peau de leur peau. Juste un petit sac chacun. Sans doute le sac d’eau avec tuyaux à hauteur de la bouche Ils ont décidé de faire le parcours en courant, m expliquent-ils.
Je maudis mes années, l’usure de mon corps.
Je marche en pensant à tout cela sans trop m’occuper du chemin. Mais c’est aussi dur de redescendre que de grimper avec ces pierres. De nouveau les enjamber. Poser un pied très bas cette fois, lancer l’autre. Planter le bâton. Souffler deux minutes. Repartir. Epuisant. Je rejoins ce que je crois être la rivière Tormes.  Celle que j’ai traversée à l’aller. Je crois reconnaître l’endroit. Je traverse, mais elle me paraît très large. Quarante mètres au lieu des dix ou quinze dans mon souvenir. Il faut aussi monter sur d’énormes pierres rondes, ne pas glisser. J’atteins l’autre rive et repère le sentier. Ok, c’est la bonne route. J’avance, il est onze heures trente. Je n’ai plus souvenir de cet environnement. Je mets cela sur le compte de la fatigue. Mes jambes me font mal. C’est l’enfer, je m’affaiblis de plus en plus. Je ne devrais pas être loin du but. 12h30, 13h, 13h30. Escalader, descendre, monter, mon bâton, ma troisième jambe. Boire. 14h. Je ne reconnais plus rien. Sauf la rivière à ma droite. Il faut que je continue, mais je dois commencer à gérer mon eau. Peu à peu la question me taraude : serais-je perdu ? Je ne m’y retrouve plus. J’ai mal partout et suis au bord de l’écroulement. Et puis du bétail de nouveau !!! Comment est ce possible ? Je ne me souviens pas en avoir vu en partant avant les alpages. Je continue, dépasser ces prairies. Mais je vois que la rivière rétréci. Ce n’est pas possible et enfin j’arrive à ??? Sa source ! Je n’y comprends plus rien. 
En fait, l’évidence est là : je suis perdu. Au-delà  des sources : des défilés, des montagnes et des cols. Ce n’est pas la route. Ce n est pas la peine de m’illusionner et de nier la réalité : je me suis égaré. Je n’en peux plus, je m écroule. Tous ces efforts inutiles. Ou suis-je ? Comment vais-je m en sortir ? 
Il ne faut pas que j’aille plus loin. Trouver une solution. Sur ma gauche, deux cols se rejoignent là haut. Il faut que j’y monte. Du sommet, je verrai au loin, j’essaierai de m’y repérer. Mais l’escalade me prend une heure. Une heure au milieu de fougères plus hautes que moi, à éviter les trous creusés par les multiples sources. Et puis d’immenses rochers que la verdure avait cachés et qu’il me faut soit contourner, soit escalader. Mais j’ai l’espoir, l’espoir que de là-haut je verrai la sortie. Je pense à l’eau que j’ai laissée dans la voiture. C’est cela mon objectif. L’eau de la voiture. Vider d’un trait le litre et demi. Puis m’arrêter au premier café et boire deux bières bien fraîches. Mais je dois m’arrêter toutes les cinq minutes. C’est éreintant. Chaque effort me parait surhumain. Et puis, j’ai peur d’une mauvaise surprise au sommet. Et de fait j’y suis et je suis face à un nouveau sommet, un nouveau col à franchir et aucun repère. Je hurle de rage. J’EN AI MAAAAAAARRE. Je maudis Dieu et tous les saints. Je m’en veux : c’est moi le vieux fou cette foi et non plus Ramon. Que croyais-tu ? C’est la Sierra de Gredos ici, une des plus grandiose d’Espagne. Tu croyais que tes marches jusque Juprelle t’y avaient préparé ? Vieux fou, voila ce que je suis. Voila ce que diraient mes enfants : VIEUX FOU !!!
Je regarde autour de moi. A 360 degrés, la montagne, les défilés. Je ne m’en sortirai jamais seul. Je ne vois pas où aller et je suis à bout de force. Est-ce qu’un fermier viendra voir son bétail ? Mais quand ? Est-ce qu’un hélicoptère passera ? Il faut que je téléphone et lance un appel au secours. Mais l’appareil est impitoyable et affiche : « il n’y a pas de réseau mobile ». De nouveau je hurle et frappe l’herbe et les pierres de mon bâton. Je vais crever ici. 
Parmi le bétail, il n’y a que génisses et veaux. Pas de lait dont je pourrais me nourrir. Je vois les chèvres sauter sur les rochers. Je n’ai aucune chance de mettre la main dessus. Une seule chose à faire, me coucher, dormir et espérer que ce soir, cette nuit, l’alerte soit lancée, qu’on me retrouve et m’évacue. Je me façonne un lit dans l’herbe, contre un rocher. Mon sac à dos me sert de coussin. Depuis que Agnès m’a fait un EMDR sous hypnose, comme pour les anciens du Vietnam,  je n’ai plus peur de rien, ni des loups, ni des chiens, ni des vipères. Même pas de mourir. Mais je m’en veux. J’ai fini ma chronique sur Avila et elle ne partira pas. Et Marlène. Me perdre en Espagne. Dans une aventure dont elle se méfiait depuis le début. Mais nous avons été heureux ensemble. C’est cela qui comptera le plus.
C’est bon comme cela, cela suffit. C’est fini. Et très vite, je m’endors. Je rêve. Non, pas de cauchemars. Au contraire, un rêve plaisant. Nous rions au restaurant avec des amis.
Je crois n’avoir pas dormi plus de 20 minutes. Autour de moi rien n’a changé. La montagne partout. Sauf que maintenant « pega el sol » comme disent les espagnols. Le soleil tape.
Mais souvent une sieste, cela me relance pour le reste de la journée. Tu vas réagir maintenant, me dis-je. Pense aux tiens. Réfléchis. Tu dois t’en sortir. Et seul. Personne ne viendra te chercher.
Cela me revient, la rivière El Tormes a un affluent. Je l’ai lu. Je n’en connais pas le nom mais c’est sans doute celui là que j’ai suivi et qui m’a conduit ici. Il faut que je redescente vers la rivière et la suive en sens inverse. Il est 15h30. Tu as trois ou quatre heures pour y arriver. Ce n’est pas impossible. Quatre heures ce n’est même pas la durée d’un service du soir quand tu avais ton restaurant Como en Casa. Mais je ne veux pas redescendre par où je suis venu. Si je grimpe le col sur ma gauche, j’aurai a descendre les énormes éboulis de rochers que j’ai aperçu tantôt. Je préfère cela. Mais cela suppose à vue de nez encore une escalade de plus de cinq cent mètres et encore plus à descendre. Je regarde les paysages grandioses qui m’entourent. Je communie avec  eux. J’essaye de capter leur énergie. Je me remets en marche. Mes jambes hurlent. Je n’ai aucune force, je mets plus d’une demi heure à atteindre le sommet au prix d efforts qui me paraissent surhumains.
Et là enfin un espoir. Je vois au loin un village. Sans doute à quatre ou cinq heures de marche. Je ne sais s’il s’agit de Navalpeiral del Tormes. Peu m’importe. Rejoindre un village, et puis là se débrouiller. Je suis obséder par ma bouteille d’eau dans le coffre de la voiture…. Ici, il me reste à peine un quart de litre d’eau potable. Je remplis  d’eau de source la petite bouteille vide que j ai gardée. Je l’utiliserai pour me rincer la bouche et la gorge qui dessèchent régulièrement. Je ne l’avalerai qu’en dernière extrémité. Je dois descendre plus de cinq cent mètres de rochers.  J ai le vertige. Je ne vois pas ce qu’il y a après ce gros rocher. Je me jette en arrière. Surtout ne pas céder au vertige. Ne pas paniquer. Il faut les contourner. Les escalader, s’y laisser glisser. Et puis, c’est l’accident. Mon pied gauche s’enfonce dans un trou et tentant de réagir, je glisse sur une énorme touffe d’herbes accrochée au rocher. Je tombe vers l’avant. Je ne comprends pas de suite ce qu’il se passe. Ma poitrine cogne un rocher. Et je suis étourdi quelques secondes. Revenu à moi, je comprends vite que je n’ai rien de cassé. J’ai perdu quelque chose mais quoi ? Ma casquette simplement. Je hurle de rage. Cette descente sera un véritable calvaire, impossible à décrire. Mais j’ai l’espoir. J’ai repérer un sentier de l’autre côté de la rivière. Mais plus je descend et plus la rivière semble s éloigner. Péniblement pourtant, j’ y arrive.
La traversée est périlleuse. Les roches sont rondes et glissantes. Etre prudent. J’ai déjà fait la moitié. Mais chaque geste, chaque pas est un supplice. Mes pieds me brûlent. Au milieu du gué, je décide d’une pause d’un quart d’heure et d’un bain de pieds. J’ai de gros durions sous les orteils. L’eau glacée me fait un bien fou. Je m’asperge la tête, le cou, le dos…. J’ai de bons sparadraps et je m en protège les orteils. Mes chaussures sont fantastiques. La semelle souple et antidérapante m’enrobe bien la plante des pieds. Le dessus de la chaussure est en treillis qui aère bien. Je me rhabille. Mes bras et ma nuque brûlent sous le soleil. Pas à pas, pierre par pierre, rochers après rochers, je rejoins le sentier. De la terre battue. Je fête cela en buvant un coup et en me rinçant la bouche. 
Et je reprends ma marche. Au sens propre, je marche. Un pas devant l’autre, le même pas régulier. Comme en direction de Juprelle. Je sais qu’il y a encore trois ou quatre défilés devant moi avant ce village. Il y aura encore des tronçons arides, caillouteux, des éboulis. Mais je trace. Comme c’est étonnant ce corps qui se remet en route. Alors que la tête pense que c’est fichu, voilà que ce corps va chercher des ressources je ne sais où, qu’il marche comme si de rien n’était. Bien sûr, les ascensions font très mal et m’obligent à m’arrêter cinq minutes par ci, par là. Mais je suis confiant, j’en suis sorti. Après chaque défilé je vois le village qui se rapproche. Le paysage est plaisant. La rivière là-bas, au fonds du ravin, me rassure. Des prairies entourées de murs de pierre. Et puis des voix. Je ne vois personne mais suis sûr d’entendre des voix. Je marche d’un bon pas. Parfois je peste encore : des rochers, ce sentier qui a disparu. Mais je passe, je retrouve le sentier. Après cette montagne de couleur ocre, il y a le village. Mais je ne l’aperçois plus. Légère crainte. Et tout à coup, une troupe de scouts. Ola. ! leur dis-je. Ola Tio ! me lancent-ils. Plus loin une autre troupe et sur la gauche le panneau. Le panneau qui annonçait à l’aller : cinco lagunas 4 oras. J’interpelle un scout. D’où venez vous ? De Navalpeiral Del Tormes. Combien de temps d’ici ? Oh, trois quart d heures. Gracias, buenas vacaciones.
Je marche, je vole. Sauf dans les côtes, cela reste très difficile. Mais je repars. Cela me parait long. Bien plus que les quarante cinq minutes annoncées par le scout, me semble-t-il. Mais je pense à la bouteille d’eau dans le coffre. Une dernière côte puis une longue descente. Celle qui m’a cassé les jambes au départ. A l’approche du parking, des gens pique- niquent dans les prairies. Je n’ai aucune idée de mon apparence. L’ épuisement se traduit-il dans mon allure ? Je monte en ahanant les quinze marches inégales, oh combien, qui mènent au parking. 
J’ouvre le coffre et je bois toute la bouteille d’eau. Je mets vite une chemise. D’autres chaussures. Je démarre. Le premier café est à cinq cent mètres. J’y commande deux bières, une bouteille d’eau et un mini sandwiche au thon- tomate. Curieusement je n’ai pas très faim mais ce petit sandwich est merveilleux. 
Il est 19h30. Soit quatre heures après m’être réveillé dans la montagne. Onze heures trente depuis que je me suis mis en marche ce matin.
La terrasse sur laquelle je suis installé est baignée de soleil. Trois jeunes filles parlent et rient entre elles. Une famille s’installe à la table à côté. Un vieux paysan parle avec un couple de passage. Personne ne me prête attention. Bon sang, c’était quoi ce cauchemar ? L’avais-je vraiment vécu ? C’ était quoi cet autre monde ? Cette autre réalité ? Ces autres lois que je ne connaissais pas ?
Aprés une heure et demie de voiture qui ne me pèseront pas, je serai au logement à Avila. Je viderai encore une bouteille d’eau et une demi bouteille de vin. Je mange juste un bout de fromage. 
La nuit sera mauvaise. Chaque fois que le sommeil approche, je me retrouve au bord de la falaise et le vertige me reprend. Mon pied se coince entre deux rochers. Je n arrive plus a trouver un passage entre les trous d’eau.
Le et les jours suivants, évidemment, mes jambes sont tendues, elles me font mal, mais c’est viable et supportable. Je boirai durant trois jours des litres et des litres d’eau. Mes bras et ma nuque sont bien « cuits » mais il n’y a pas de lésions.
Je raconte à Marlène. Elle est heureuse et soulagée que je sois rentré. Elle pense vieux fou, mais ne me le dis pas. J’insiste, si je ne l’avais pas fait cette fois, je ne l’aurais plus fait. Je l’aurais regretté le reste de ma vie.
Je sais, je ne suis pas arrivé aux cinq lacs, à las cinco lagunas. Mais au fond, ce que je voulais, c’était aller au bout de moi-même. Je voulais me dépasser. Et cela, j’y suis parvenu 
Dieu que la montagne est belle. Dieu qu’elle est féroce et impitoyable




mardi 18 juillet 2017

Les coussins de Niharra

Je vous écris d’Avila en Espagne. Jusque il y a peu, Avila évoquait pour moi presqu’uniquement Sainte Thérèse. Auteure du « Chemin de la perfection » (1583) et créatrice de l’ordre des carmélites déchaussées. Elle donnera naissance à un large mouvement des couvents « déchaux «  et produira de nombreux écrits mystiques. Elle est devenue en 1970 la première femme proclamée Docteur en science de l’Eglise. Il existe aujourd’hui à Avila une Université de la Mystique. Ceci,  pour vous dire que Sainte Thérèse d’Avila n’est pas n’importe qui pour le monde catholique.
Avila, c’est aussi une ville, un ensemble architectural exceptionnel. La vieille ville, entourée d’une muraille de 3 km (la mieux conservée du monde) et dont certaines des 88 tours atteignent près de 20 mètres d’hauteur, est majestueuse et impressionnante. J’ai eu l’occasion d’y grimper et de la parcourir. Cela vaut le déplacement. L’intérieur de la vieille ville est d’une richesse monumentale ahurissante. A égale distance de Salamanca, de Madrid et de Ségovie, on peut y passer une quinzaine de jours riches en découvertes. De plus, pas moins de 115 senderos (chemins de randonnées) parcourent sa sierra et celle de Credos. Inutile de vous dire que j’y use mes souliers. Et pas plus tard qu’hier lundi, j’ai réussi à me perdre durant 11 heures dans la sierra. Je ne vous dis pas l’état de mes jambes aujourd’hui et des brûlures sur mes bras et ma nuque. De plus, comme il a bien fallu que je me résigne à me désaltérer d’ eau de source, mes intestins sont aujourd’hui déchainés. Mais, c’est une autre histoire que je vous conterai une autre fois.
Revenons à Sainte Thérèse.
Enfant, j’ai grandi non seulement dans la rue, les prairies, les bois et les terrils, mais aussi au milieu des nonettes et des curés. Nourri d’évangiles et d’histoires saintes, j’avais, sans doute vers sept, huit ou neuf ans, un attrait tout particulier pour les histoires d’apparitions de la Vierge. (voilà sans doute qui explique ma collection de plus d’une trentaine de statues de l’Immaculée Conception, j’y pense en vous écrivant). Lourdes, Fatima, Banneux, Beauraing… n’avaient pas beaucoup de secrets pour moi. J’étais émerveillé par la description que l’on faisait de la beauté de « cette dame éblouissante » : son visage éclatant, sa peau blanche et immaculée, sa robe du bleu du ciel qui n’avait de pareil que le bleu de ses yeux, la douceur de sa voix qui nous invitait à penser à elle et à prier pour qu’elle revienne. « Sa robe et sa chevelure étaient nimbées d’un nuage d’étoiles… »
J’en étais venu à une seule obsession : qu’elle m’apparaisse à moi aussi. Je récitais alors force « Je vous salue Marie ». J’en étais amoureux fou et j’étais sûr qu’un  jour elle m’apparaîtrait. Elle aussi tomberait amoureuse de moi et refuserait alors de retourner au ciel pour ainsi vivre à mes côtés. Je serais l’homme le plus doux et le plus prévenant qui soit. On se passerait de l’Ange Gabriel pour assurer notre descendance. Bien des années plus tard, ma thérapeute me dira, à propos d’une toute autre aventure, que mon attrait pour les femmes était particulièrement précoce. Ceci pour vous dire combien j’étais intéressé de me retrouver à Avila.
En matière de précocité, Sainte Thérèse n’était pas en reste. Femme, elle vit apparaître non pas la vierge Marie, mais son fils Jésus Christ en pleine maturité, semble t’il : « Il avait un visage si empourpré, qu’il ressemblait à ses anges aux couleurs si vives qu’ils semblent s’enflammer. Je voyais dans ses mains une lame d’or, et au bout, il semblait y avoir une flamme. Il me semblait l’enfoncer plusieurs fois dans mon cœur et atteindre mes entrailles : lorsqu’il le retirait, il me semblait les emporter avec lui, et me laissait toute embrasée d’un grand amour de Dieu. La douleur était si grande qu’elle m’arrachait des soupirs, et la suavité que me donnait cette grande douleur, était si excessive qu’on ne pouvait que désirer qu’elle se poursuive…. ». Ce texte je l’ai lu ce matin, imprimé dans la fonte sur un mur du « Monastère de l’Incarnation des Carmélites Déchaussées ». Le couvent où vécu Sainte Thérèse. Un dame m’y a fait entrer et m’y a guidé à la seule condition qu’en remerciement, je prie pour elle car j’avais l’air d’un homme à la foi profonde, me dit elle. Je lui ai promis qu’à tout le moins, je brûlerai un cierge, électrique s’il vous plaît, pour le salut de son âme.
Quittant le monastère, j’ai pensé que bien des jeunes filles avaient du prononcer leur vœux en espérant vivre, à leur tour, cet orgasme mystique.
Depuis quelques temps, les grandes cathédrales, basiliques et autres monuments baroques, romans ou gothiques, me saoulent assez vite. Aussi, après trois jours de promenades à l’intérieur de la vieille ville d’Avila, j’avais pris le volant de ma merveilleuse Fiat 500L de location pour parcourir la Castille Léon à la recherche non pas du gothique mais de l’authentique et du rustique. Je peux vous dire que je n’ai pas été déçu et que j’emporte avec moi des dizaines de photos de petites églises et de cimetières. Les tombes de ces derniers sont souvent blanches et couvertes de fleurs en plastique qui leur donne un air complètement kitch. (le soleil assassin d’ici tuerait en moins d’une demi heure n’importe quelle fleur naturelle coupée). Ce dimanche, j’avais décidé d’y aller au hasard et de tenter d’’assister à une messe dans un de ces hameaux qui paraissent complètement dépeuplés. Je venais de faire une photo de l’église de Niharra. J’allais repartir quand je vis un femme portant une énorme clé, qui se préparait à ouvrir la porte de l’église dont le clocher était recouvert de nids de cigognes. Il y a une messe ? Oui, à 11 heures. C’en était presque miraculeux. J’en avais pour un quart d’heure à attendre. Je me suis donc installé sur un des bancs en bois patiné, proches de l’entrée. Tous les bancs portaient des coussins au tricots colorés. J’en déplaçais quelques uns pour m’installer. Je ne savais pas que ce faisant j’allais perturber le début de l’office. Arrivèrent une, deux, trois femmes. L’une d’entre elles, dont je compris de suite qu’elle était l’empêcheuse de tourner en rond du coin (j’en ai connu dans ma vie d’enfant de cœur, de ces mégères qui pourrissaient la vie du curé) m’interpella. Elle voulait savoir si j’étais là pour la messe ou juste pour voir l’église. Les deux lui dis je. Pas contente, elle allât  passer sa mauvaise humeur sur une petite vieille qui s’était installée au premier rang et qui semble t’il avait pris un coussin qui ne lui appartenait pas. Le curé, il devait être un peu plus jeune que moi, arrivé entretemps, lui cria de laisser cette vieille tranquille. Je sentais que rien que la vue de cette femme le mettait hors de lui.
D’autres femmes arrivèrent. Et étonnement, j’en dénombrais une soixantaine et pas que des vieilles. Il y avait là des dames de quarante ou cinquante ans, magnifiquement vêtues, le port altier et élégant. La soie semblait le tissu le plus utilisé dans la confection de robes très contemporaines. Certaines s’installèrent sur le banc derrière moi. Mais je compris vite que leur place habituelle était sur le banc que j’occupais. J’avais déplacé quelques coussins sur le banc devant moi. Finalement, après moultes contorsions, chacune finit par récupérer le sien en m’adressant de petits sourires gênés. Une autre dame arriva et eut un moment d’hésitation aussi. Elle ressemblait à la Reine Sophie, plus jeune et plus belle. Elle était vêtue d’un pantalon noir et d’un chemisier gris. La classe. Elle s’installa deux bancs devant le mien. Mais elle cherchait son coussin. Elle en prit un, noir et sans fioriture. A son image. Mais je percevais qu’elle n’était pas tout à fait certaine que c’était le sien. Toute cette histoire de coussin avait bien duré cinq minutes.
Cinq hommes sont entrés en dernière minutes et se sont installés debout dans le fonds de l’église. Je n’étais plus seul. Mais malgré tout, je fus l’objet de biens de regards discrets.
Si comme moi, vous n’allez à la messe qu’à l’occasion d’un enterrement, vous savez que le moment le plus interpellant survient un peu après la consécration, quand le curé propose qu’en signe de fraternité, nous nous serrions tous la main. La belle Sophie se retourna et avec un sourire que j’aurais voulu uniquement féminin (ici peut être était il simplement chrétien) me tendit la main que je serrais en lui rendant son sourire. Je me retournais pour passer le relais à une des femmes sur le banc derrière moi, mais quatre mains et quatre sourires se tendaient vers moi. Je le leur rendis aussi bien sûr. Je quittais l’église juste après la communion. J’avais un peu peur d’attendre la fin et de devoir participer aux conversations sur le parvis, après la messe. J’eus beau chercher un lieu pour prendre un café ou un verre, il n’y en avait pas. J’ai trouvé cela dommage et ai pensé à tous ces gens qui allait se quitter sans autre forme de cérémonie. C’était si gai avant. « Tu te rappelles le dimanche…. »
Je vous voir venir hein. Mais voilà qu’on découvre un Mario calotin, direz vous.  Hélas, non braves gens. Je ne crois plus en dieu et de moins en moins aux hommes, figurez vous. La liturgie fait partie de mon enfance et j’aime parfois la retrouver. Cela fait des années que je voudrais assister à une belle messe de Noël mais cela existe-t-il encore ? Je n’ai plus la foi, mais j’aime assez bien le personnage de Jésus, que les évangélistes ont façonné comme le meilleur des hommes. Impossible d’en trouver d’aussi bon dans la réalité. J’aime bien quand Jésus chasse les marchands du temple. Il aurait bien fallu quelqu’un comme cela au PS…Ou quand il protège les prostituées. J’adore évidemment quand il change l’eau en vin. Au regard de la bêtise des hommes (dont je suis aussi), je pense souvent à la supplique qu’Il a lancé du haut de sa croix : « Père, pardonnes leur car ils ne savent ce qu’ils font »
Allei, à la semaine prochaine.











 

dimanche 9 juillet 2017

Et pourtant, il pousse

J’ai fini par trouver l’église de Villers-Saint-Siméon. Je l’avais cherchée sans succès il y a quinze jours    (voir ma chronique du 25 juin « c’était son ombre, j’en suis sûr »). Elle est bien cachée dans son écrin de verdure et d’arbres. Elle est entourée d’un petit cimetière. Certaines tombes sont proches de la porte d’entrée. Il y a surpopulation et les autorités communales de Juprelle tentent d’y faire de la place. Pour « les jeunes en quelques sortes ». Devant de nombreuses tombes, on trouve donc de petites pancartes jaunes clouées sur de petits bouts de bois fichés en terre. On peut y lire ceci :

COMMUNE de JUPRELLE : CONSTAT DE DEFAUT D’ENTRETIEN DE SEPULTURE

Sépulture A.  Bloc X  allée Y  N° X (un plan se trouve à l’entrée indiquant les blocs et les allées)

Nos services ont constaté que cette sépulture était en défaut d’entretien conformément aux articles L 1232-1 et L 1232-12 du code de la démocratie locale et de la décentralisation, cette concession fait donc l’objet d’une procédure en défaut d’entretien.
Le défaut d’entretien est établi lorsque d’une façon permanente la tombe est malpropre, effondrée ou en ruine et lorsqu’elle est dépourvue de signe indicatif de sépulture exigé par le règlement communal des cimetières et par le code de la démocratie locale et de la décentralisation.
Pour tout renseignement : contactez le service des sépultures de Juprelle : 04 2787573. www.juprelle.be
Date du début d’affichage le 01-10-2016
A défaut de remise en état de la sépulture au plus tard le 01-12-2017, l’autorité communale mettra fin à la concession.
Signé : le bourgmestre C. Servaes

Je suppose qu’après le 1er décembre, les tombes concernées - à mon avis une bonne trentaine - seront démantelées. Que deviennent les pierres tombales ? Les ossements ?
J’ai remarqué cinq tombes qui présentaient les caractéristiques de « défaut d’entretien » semblables aux autres. Mais face à elles, aucune pancarte jaune. L’une avait encore un bouquet de fleurs en plastique terni dans un de ses vases en pierre. Sans doute cela lui a sauvé « la vie ». Deux autres portaient, gravée dans leur pierre, l’inscription « concession à perpétuité ». Et enfin sur les deux dernières  était fixée une petite plaque émaillée en blanc avec un drapeau aux couleurs belges et la mention « FNAPG ». Fédération Nationale des Anciens Prisonniers de Guerre. Je connaissais le sigle de cette fédération dont mon instituteur, monsieur Jadoul et Alexandre faisaient partie (voir ma chronique du 29 septembre 2014 : « Alexandre et les fleurs de gare »).
Il y a un grand caveau, peut-être le plus grand, contre le mur d’enceinte. Gravé sur la pierre horizontale : FAMILLE SIMENON. Il faut que je jette un œil à son livre  « Pédigrée ». Sa première expérience sexuelle avec une cousine à la campagne, il avait douze ans : était-ce à Villers Saint Siméon ?
On entre dans l’enceinte du cimetière et de l’Eglise par un petit portail en fer forgé noir. Sur la gauche, l’ancienne cure qui selon les inscriptions lues sur la boîte aux lettres est aujourd’hui occupée par un couple. Le jardin du curé n’est plus entretenu.
En sortant, si on descend plus bas, on découvre un petit bâtiment au fronton duquel est gravé « Ecole Communale. 1871 ». Le bâtiment est très bien préservé et est aussi habité par un couple.
Devant l’école un monument « A nos héros, tombés au champ d’honneur ». Dans la colonne 1914-1918, deux noms seulement : Maréchal G et Tilkin L. Dans la colonne 1940-1945, quatre noms : Herman L., Sauvage M., Boré A. et Collardin D.
J’ai songé que ces six personnes ont fréquenté l’école communale construite en 1871.
Il devait y avoir très peu d’habitants à Villers Saint Siméon à ces époques. Jusqu’en 1977, date de la fusion des communes, Villers Saint Siméon était une commune à part entière. 9 villages constituent aujourd’hui la commune de Juprelle. Outre Juprelle et Villers Saint Siméon, il y a aussi : Flexhe-Slins Et Slins, Lantin, Liers, Paifve, Slins, Voroux-Lez-Liers et Wihogne. Soit 8800 habitants. Sans doute trois fois moins en 1914.
La paroisse de Villers Saint Siméon quant à elle, fait partie de l’équipe pastorale dite des « Douze » : Rocourt, les neuf de Juprelle, Milmort et.. ? Quelle est le douzième ? Impossible de le savoir !
Plus tard, près de l’église de Liers, une grande affiche : « Milmort en fêtes ». Vous comprenez ? Je sortais d’un cimetière…
Je suis revenu par le même chemin où une deuxième ombre m’était apparue il y a quelques semaines. Au milieu des grandes plantations de céréales, j’ai pensé à ce qu’avait dit, il y a longtemps de cela, Michel Rocard. A une question d’Elkabbach qui lui faisait remarquer que ses mesures n’avaient pas l’air de porter leurs fruits, le premier ministre avait répondu : « Il faut du temps pour tout voyons. Asseyez-vous donc au bord d’un champ, monsieur. Vous pouvez regarder le blé durant des heures, vous ne le verrez pas pousser n’est-ce pas ! Et pourtant il pousse monsieur ».
Eblouissement. En passant dans une ruelle, une femme. Un bouquet de fleurs rouges qu’elle tient des deux mains. Elle va à gauche, à droite. Toute préoccupée de mettre ce bouquet à l’abri, elle ne me voit pas. Sa cours-terrasse,  faite maison, bien rangée, chaleureuse, rien à voir avec les magazines. Magnifique. Il était 6h50. Quand je repasse vers 8h45, elle est étendue dans une méridienne en rotin garnie de coussins blancs. Elle pense ? Elle rêve ? Une sérénité absolue que j’ai eu peur de perturber. Un moment d’éternité pour cette femme, (est-elle Turque ? Marocaine ?) avant que mari et enfants ne déboulent dans sa journée.
J’aime croire que ma mère s’est offert de tels moments ?
Tellement riche la vie !

Allei, à lundi prochain.

lundi 3 juillet 2017

bonne version de "des pistes pour les Abruzzes

Quelques-uns d’entre vous ont décidé de passer leurs vacances dans les Abruzzes. Manière de soutenir l’économie locale après les tremblements de terre de ces douze derniers mois. Merci pour les Abruzzes.
Je vous livre donc quelques infos et indications. Elles sont limitées à mon expérience. Sachez que moi j’allais souvent dans ma famille et ce que je préférais, c’était m’immerger dans leur vie quotidienne.
Un conseil avant tout : perdez-vous, sortez des grands axes, aller vers les petites routes de campagne, arrêtez-vous dans les hameaux, buvez l’eau de la fontaine, asseyez-vous et ne soyez pas étonnés qu’un habitant vienne s’enquérir et vous demander si vous n’avez besoin de rien. Nous étions à Martin Sicuro et avons un jour pris la route vers Bellante et Teramo…Nous avons ainsi fait une excursion merveilleuse dans les villages et les bois de la région.
Surtout, évitez l’axe Giulianova-Teramo. C’est infernal.
Je ne puis vous donner d’indications que sur la province de Teramo. Je ne connais pas assez Chieti et Pescara.
Certain(e)s parmi vous (Luciana, Yvette…) ont donc beaucoup plus de connaissances que moi. S’ils ou elles me communiquent des « tuyaux », je ne manquerai pas de les diffuser.
Par contre, je vous conseille une excursion à Rome (vous passerez près de l’Aquila et des villages accrochés à la montagne). Teramo-Rome c’est 1h30. Tapez dans votre GPS : Piazza Sonnino. Trastevere. Le quartier le plus animé de Rome. A cinq minutes à pieds du centre : quartier juif, Argentina, Panthéon, Trévi etc. A la piazza Sonnino, une pizzeria. La meilleure du monde. Son nom : i marmi. Ne vous trompez pas. N’allez pas à celle d’à côté. Faites la file sur le trottoir si nécessaire. En entrée : baccala. En plat pizza, puis pizza et encore pizza. Veinards va.
En revenant vers l’Aquila, à 15 ou 20 km de Rome, vous verrez une indication Tivoli. Allez-y et visiter la splendide Vila Verde et ses cents fontaines. (Vérifiez les heures d’ouverture)
Si vous logez à la côte dans une des nombreuses stations balnéaires, vous trouverez tout ce que vous voulez à portée de mains. Profitez de la plage et du soleil. Il y a partout de belles et longues promenades en bord de mer. Vous comprendrez très vite que les villes du bord de plage sont assez récentes (30 ou 40 ans) et qu’il vaut la peine de visiter les anciens centres de ces villages : Rosetto alto, Giulianova alto, Alba alto, Tortoretto alto,  Martin Sicuro alto etc. Ne ratez Tortoretto alto, c’est à mon avis le plus beau et le mieux préserver. Ne ratez pas non plus quand vous y serez, un repas au restaurant « Anchise ». Essayez de vous installer près des fenêtres ou mieux sur la petite terrasse. La vue sur la mer et la campagne est extraordinaire (si on fait l’impasse sur le viaduc de l’autoroute).
J’en profite pour vous conseiller les plats traditionnels des Abruzzes :
Pasta (ou spaghettis ou maccheronis) à la Chitarra. Pâtes faites à la main. Prenez la salsa al ragu.
Scrippelle ‘mbusse (crêpes farcies de pecorino plongées dans le bouillon)
La porchetta (cochon de lait désossé et roulé avec des herbes aromatiques, cuit au four.
Arrosticini petites brchettes de viandes d’agneau ou de porc.
Pasta con fagioli (un de mes plats préférés : pâtes et haricots)
Coniglio (lapin), capra (chèvre), ragu all’abruzzese, polenta e fagioli, fritatta (omelette aux légumes) etc. etc.
Si vous souhaitez acheter du poisson en direct aux pêcheurs, allez à Martin Sicuro, très petit port de pêche. Entre 7 et 10 h le matin, les pêcheurs vendent leur pêche sur de petits étals. Mieux vaut y aller tôt. (Mais je suppose que comme moi, en vacances, vous vous levez dès six heures le matin et faites ensuite la sieste aux heures les plus chaudes.)
Si vous faites une excursion d’un jour, l’incontournable destination : Prati di Tivo. C’est la station de ski du Gran Sasso. La station elle-même n’a pas d’intérêt, mais c’est un point de départ. Vous pourrez soit y prendre le télésiège et gagner la montagne, soit y monter à pieds, soit encore prendre un des nombreux chemins de randonnées qui y sont indiqués.
Pour vous y rendre vous passerez nécessairement par Pietra Camela (les prati di Tivo se trouvent d’ailleurs sur le territoire de Pietra Camela) labellisé « plus beau village d’Italie ». Arrêtez-vous, entrez dans le village par les escaliers, c’est ex-tra-or-di-nai-re. J’y resterai des heures et des jours assis sur les bancs et les terrasses. En 1945, le village comptait 1500 habitants. Aujourd’hui, à peine 300 résidents en été, qui viennent du monde entier (Argentine, Australie, Canada, Etats Unis....). Ce sont les descendants des émigrés. 15 à 20 personnes y restent encore en Hiver. Mon « zio » Guerino connaissait le patron du bar de Pietra Camela, qui se trouve au milieu de la place face à la route. Quand nous y allions, nous devions y faire une halte, le vin se trouvait dans une dame jeanne au frais dans la fontaine taillée dans la roche au fonds du bar. Le bar existe toujours. Mais le vin est aujourd’hui mis en bouteille et non plus en dame jeanne, pas frais et on le sert rarement à 11h le matin comme c’était le cas avant. Le village a été très touché par les tremblements de terre et est étançonné par des madriers en bois. Si une maison s’écroule, c’est tout le village qui pourrait y passer tant les habitations sont imbriquées les unes aux autres. Tout en haut du village, part un sentier de randonnée qui longe le ravin et sa rivière. L’endroit est assez sauvage. Gare aux loups et aux ours, vous êtes dans le parc national du Gran Sasso. Mais quelle merveille.

Quand je vais au Gran Sasso, venant de la mer, je fais une halte à Montorio al Volmane. Je mange dans une Osteria qui se trouve dans la rue principale après la place en descendant vers la rivière. Le mercredi se tient le marché de Montorio. Assez authentique. Vous y trouverez trois ou quatre marchands de porchetta (que vous pouvez emporter avec vous pour votre marche en montagne ou pour le repas du soir). Vous y trouverez aussi une quincaillerie où acheter La Chitarra sur laquelle vous pourrez faire vos pâtes en Belgique (je vous apprendrai). Et enfin des draps et tissus traditionnels.
Sur la route nationale, dans le bas de Montorio, vous trouverez une boucherie : la macelleria Patella (lointain cousin de ma famille maternelle). Entrez-y, saluez le de ma part (Mario dal belgio) et vous y trouverez les fameuses saucisses au saindoux : salciccia sotto strutto. Vous en trouverez aussi dans l’huile d’Olive. « Il était de tradition quand j’allais dans les Abruzzes, d’emmener mon oncle, ma tante et mon cousin Giovanni au Gran Sasso. Ma tante prenait une vessie remplies de saucisses au saindoux et un gros pain de sa fabrication « al lievito madre » (levain). Il fallait dégager les moisissures et champignons avant d’ouvrir la vessie et en dégager les saucisses que l’on étalait, imbibées de saindoux, sur les grosses tranches que mon oncle avait coupées avec son canif. Nous buvions le vin à même le goulot de la petite dame-jeanne de 10 litres. Nous terminions le repas avec le pecorino d’où sautaient les asticots que mon oncle tentait d’attraper avec son morceau de pain (l’afsca n’existait pas et les asticots avaient le goût du pecorino). Mon oncle mangeait debout de peur des vipères. De vous le raconter, j’en ai les larmes aux yeux.
Teramo est une très belle ville, surtout bien entendu son centre historique (y existe un office de tourisme qui vous informe non seulement sur la ville mais sur toute la région). Je vous fais confiance pour étudier par vous-mêmes l’histoire de Teramo.
Si vous voulez aller sur mes pas : de Montorio, suivez Tossicia. C’est le village où est née et a vécu ma mère jusque ses 22 ans. Le village est très beau. Garez-vous sur la place et parcourez ses ruelles et ses placettes. Il s’y trouve aussi un ou deux restaurants mais pas toujours ouverts. Il y existe aussi une quincaillerie où l’on vend entre autres de petits conteneurs en inox pour l’huile d’olive. Reprenez la route vers Montorio. Lentement. Après plus ou moins 500 mètres une route à gauche : indiquée cimetière, Vila Alzano, Azzinano…Montez. Première halte à Vila Alzano. Arrêtez-vous, buvez l’eau de la fontaine. Retournez-vous et regardez le Gran Sasso. C’est le mien, celui que je voyais de la fenêtre de ma tante. Si vous voyez quelqu’un, demandez où acheter de l’huile d’olive. En principe la deuxième maison à droite sur la route qui continue. Pour cela il vous faut un petit conteneur.
Continuez vers Azzinano (village dont la caractéristique est qu’il développe les peintures murales. Il y existe un bar pour y boire votre xième verre de rosé. Continuez vers Aquilano. Garez-vous sur la palce de l’église. Entrez dans le hameau. La maison de ma mère s’y trouve.
Tous ces endroits sont fort touchés par les tremblements de terre. Mais quand vous êtes sur la place de l’église d’Aquilano, regardez les paysages autour de vous. Vous trouverez là aussi des tas d’indications pour des randonnées dans les bois et la montagne. Vous êtes dans le parc national des Abruzzes.
Il y a de nombreux villages à visiter dans la région : Ciampi, Castelli (village produisant des céramiques). La place me manque pour vous détailler. Perdez-vous. Perdez-vous. Vous rencontrerez des habitants, Ils ont l’âme paysanne et montagnarde. Le goût de l’authenticité. Le sens naturel de l’accueil et de la gentillesse.

Allei, bon voyage, bon séjour et à bientôt.