lundi 4 mai 2026

le risque consenti

 le risque consenti

Marc ressemble à Matt Damon, il a son sourire innocent, son physique et son allure. J’ai connu Marc par Céline, une jeune collègue de travail. Marc et Céline se sont connus chez les scouts et se sont mariés dès qu’ils ont pu. Ils forment un très beau couple et nous - mon épouse et moi - les avons rencontrés un soir à la terrasse d’ un café du centre-ville, nous étions heureux de nous voir et de prendre un verre ensemble. Nous avons bien sûr échangé sur l’état du projet pour lequel Céline et moi avions collaboré et qui visait à mettre sur pied un système de location et de lavage de langes réutilisables pour bébé afin de lutter contre la prolifération des déchets auxquels participent les langes jetables et leur plastique. Nous avions appelé le projet Lange Gabriel. Le business plan avait finalement démontré son infaisabilité m’a informé Céline et le projet n’a jamais vu le jour.  Céline et Marc en ont profité pour faire deux bébés et les ont élevés avec des langes réutilisables.

Marc est  garde forestier et travaille pour le gouvernement wallon sur une immense zone forestière située dans ce qu’on appelle, pour les initiés, l’Ardenne bleue. Je ne sais plus comment notre conversation autour du métier de Marc a conduit celui-ci  à nous dire que les choses étaient aujourd’hui plus difficiles et décourageantes quand on avait à gérer arbres et forêts.  Une des causes de ces difficultés vient selon Marc de l’abandon de la culture du "risque consenti". Que voilà un beau concept avais-je réagi, mais de quoi s’agit-il?  En fait, oui c’est un beau concept dont on ne parle plus me dit Marc et dont on n’a jamais beaucoup parlé. C’est une sorte de non-dit mais qui pourtant a permis de vivre longtemps en harmonie avec la nature et ses dangers. Aujourd’hui, alors que le discours dominant va à la reforestation et la végétalisation des zones urbaines, on nous fait abattre des milliers d'arbres en bord de route ou même en bord d’allées de randonnées en forêt car il y aurait un danger qu'une voiture ou moto s'y encastre, ou que des promeneurs soient écrasés sous un arbre qui tomberait; et les chauffeurs ou leur famille risquent de se retourner contre les pouvoirs publics qui ont laissé cet arbre à cet endroit.

Le risque consenti était un deal implicite, impliquant la collectivité qui acceptait, afin de bénéficier, par exemple dans le cas qui nous occupe, d’un beau paysage et d’une route ombragée et verdoyante, de consentir à un risque d'accident entre voiture et arbre. Il est évident que ce risque est incertain et hypothétique et  la cause d’un éventuel accident, si on y réfléchit bien, peut être aussi bien la mauvaise conduite que le fait d'avoir un arbre à l’endroit donné. Le risque est tellement incertain que l’on n’en parlait pas, c’est pourquoi le deal que constitue le risque consenti est implicite et fondé sur une pratique, un modus vivendi multicentenaire, une sorte de jurisprudence non formulée ni formalisée mais qu’on évoquera en cas de conflit “personne n’a jamais manifesté un désaccord sur la présence d’arbres à tel endroit. Il y avait clairement consentement” Le risque consenti est donc constaté Post événement comme allant de soi et incontestable.

Ce deal, s’il était encore accepté, nous éviterait de devoir abattre des arbres éloignés parfois de quinze mètres du bord de route, ce qui devient absurde mais pourtant réel, me dit Marc. Imagines, argue-t-il, les N636 et N97 dans le Condroz, sans arbres! Ou encore les N3 et N67 sur le plateau de Herve et de Aubel avec des bords dénudés! Ces beautés valent bien que nous consentions un certain risque, non?

A l’époque de notre soirée en terrasse, Marc était un jeune garde forestier, tout au plus approchait-il de la trentaine. C’était un type doux, souriant avec beaucoup de charisme et il avait mis toute l’ardeur nécessaire dans son plaidoyer pour le risque consenti. Je me suis dit qu'il faisait là une réflexion qui sortait des sentiers battus (sentiers parcourus par les gardes forestiers bien entendu...) et que de fait, comme le dit l'adage populaire, nous devrions accepter que l'on a rien sans rien. L’exact inverse de la pensée magique d’ aujourd’hui où l’on veut tout pour rien, on veut tout ce qui est bien et positif et on exige que ce qui est dérangeant ne devrait pas exister, devrait disparaître, devrait être éliminé. 

Certains en veulent aux politiques de ne pas être capables d'empêcher la pluie de tomber le jour du BBQ familial, ou encore de laisser courir des virus qui par surprise, au détour d'une fraise mal lavée, vous mettent un herpès au fond de la gorge. Ben oui, j'avais vraiment exagéré ces derniers temps en m'envoyant presque un ravier de fraises par jour. C'était risqué. je ne prenais même pas la peine de les passer sous l’eau. On ne m' a pas obligé à prendre ce risque, c'était consenti et le résultat est cet herpès qui me gâche ces belles journées d'avril. Ainsi va la vie,  le monde tout beau, tout propre, sans tâches et sans défaut n'existe pas et n'existera jamais, cela me semble évident. Merde quoi, j’étais d’accord avec Marc, on avait affaire à un monde de couillon comme aurait dit Clint Eastwood. Pour un peu j’aurais été d’accord avec ce libertarien de droite. Les gens veulent un monde de coton, hyper-protégé, de l’aventure mais sans risque.

Ce n’est que plus tard que, repensant à Marc et Céline, je me penchais de nouveau sur ce concept de risque consentis, sur cette idée de deal implicite et je me demandais, la magie de notre soirée en terrasse passée, n’y a-t-il pas des limites à cette belle idée invoquée par Marc? Sans doute pourrions-nous l’accepter dans le cadre de notre relation ou plutôt de notre vie avec la nature? Mais qu’en serait-il si le pouvoir nous l’imposait dans la vie courante: “ah, vous saviez que ce risque existait! Vous deviez le savoir”. 

Je pensais tout à coup aux mineurs de charbon. On en reparlait beaucoup après la provocation de la droite extrême qui avait fêté le 1 er mai sur un lieu où des centaines de ces mineurs avaient risqué leur vie sous le joug d’un patronat soutenu politiquement par ce même parti d’affairistes. Je pensais à mon père qui avait été mineur, à ses amis de la cantine des Italiens qui venaient manger chez nous le dimanche et à ceux qui avaient péri dans la catastrophe de Marcinelle. Avaient-ils consenti aux risques du grisou, de la silicose, de l’éboulement, de l’explosion? Implicitement, leur contrat de travail contenait-il ce deal: “c’est un travail dangereux mais vous serez bien payés et vous pourrez faire venir votre famille et vous construire une vie en Belgique! “ C’en était presque un deal explicite. Leur avait-on dit “ne venez pas vous plaindre en cas d’accident! Mais ces jeunes qui avaient quitté leurs belles montagnes italiennes en pensant conquérir le monde savaient-il réellement ce qui les attendait? Leur consentement était-il éclairé? Pour reprendre les termes du contrat que l’on signe aujourd’hui en vue d’une opération chirurgicale. Marc avait-il pensé à ce cas de figure?

Je pense tout à coup au nucléaire. A l’énergie et aux centrales nucléaires. On pourrait admettre qu’à ces débuts, l’énergie nucléaire ait fait l’objet d’un risque consenti de la population. Il a fallu des années pour que naisse un vrai mouvement anti-nucléaire. Mais là encore, était-ce vraiment un risque consenti? La population était-elle suffisamment éclairée pour que l’on puisse parler de risques et d’un consentement? Rares sont ceux qui aujourd’hui oserait parler de risque consenti à propos du nucléaire.

Mais alors que faire? Tout n’est-il pas aujourd’hui risqué et tout risque n’est-il pas forcément rejeté? Le réchauffement climatique nous menace. La surproduction épuise les ressources de la planète dont on prend conscience des limites. Le progrès en soi comporte des risques. Le virage électrique crée un énorme risque de dépendance énergétique. L’IA menace la vie humaine elle-même. 

Il me paraît évident que si risque consenti il doit y avoir, il ne peut qu’être explicite, débattu, il ne peut être que l’aboutissement d’un long processus démocratique. La construction d’une nouvelle centrale nucléaire ne peut aujourd’hui aller de soi. Ce projet doit être soumis à la population, débattu, argumenté et bien entendu contre argumenté par les opposants. Cela suppose donc des règles bien définies pour qu’en bout de course, chacun accepte la décision même si au départ il était contre le projet.

Finalement, l’idée de Marc pourrait être un excellent critère dans le débat public: tout risque, devrait faire l’objet d’un consentement de la population concernée, mais à rebours de ce que sous-entendait Marc, ce consentement doit être explicite et non basé sur une quelconque évidence qui n’existe plus de nos jours sauf dans l’argumentation de qui à un intérêt caché. Oui mais, me direz-vous, vous vous rendez compte de ce que cela signifie que d’obtenir le consentement de la population sur toute décision un peu importante? Notre vie ne serait que débats, conflits, affrontements et finalement … indécision. Pas nécessairement. D’abord, la planification cela existe. Le consentement peut se faire sur la planification d’un ensemble de projets et non projet par projet. Cela n’en serait que plus réfléchi. Plutôt que de poser la question de la construction d’une nouvelle centrale nucléaire, on pourrait ouvrir le débat sur quelle énergie? quelle dépendance et quelle indépendance énergétique? Quels risques sommes-nous prêts à consentir pour une indépendance énergétique et quelles limites mettre à la consommation énergétique?

D’autre part, toutes les matières ne devraient pas nécessairement être soumises à priori à consentement. On pourrait très bien imaginer un certain nombre de domaines pour lequel on en reviendrait à l’idée première de Marc, celle d’un risque consenti acquis mais dont l’implicite pourrait être remis en question dès qu’une contestation collective se manifeste. N’est-ce pas déjà ce qui se pratique dans certains pays où des questions politiques sont soumises à référendum sur base d’un pétitionnement d’un nombre défini de citoyens.Ainsi en Suisse, à côté du référendum obligatoire pour les modifications constitutionnelles existe-t-il un référendum facultatif qui permet de contester une loi votée par le parlement en réunissant 50 000 signatures en cent jours. Ce système se décline à tous les niveaux de pouvoir et favorise ce que les Suisses nomment “une démocratie de concordance” car le pouvoir aura tendance à proposer des lois consensuelles pour éviter le(s) référendum(s). N’est-ce pas d’un garde fou comme celui-là dont nous aurions besoin en Belgique face aux partis dont le cynisme est le mode de gestion permanent? L’Irlande et le Danemark utilisent eux le référendum obligatoire non seulement pour des réformes qui touchent à la constitution mais aussi pour tout transfert de compétences vers l’Union européenne. 

Alors, chez nous, le sénat va être supprimé comme si nous y consentions! Le chômage a été limité à deux ans, après 70 ans d’une autre pratique. Avons-nous donné notre consentement? Le gouvernement s’attaque à des acquits qui ont été conquis de haute lutte. Qui sait qui est d’accord avec cela. Et la liste est longue des décisions prises comme si une élection à un moment donné constituait un feu vert et un consentement à du n’importe quoi.

Bon ben Marc, tu as ouvert une belle boîte de Pandore avec ton risque consenti. Eh ben, je te soutiens, vive le risque consenti démocratiquement. Non à toute décision non consentie explicitement. 



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